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A
Augusto Salvador


Conte. Paul Charles Bourget (Amiens, 2 de septiembre de 1852 - París, 25 de diciembre de 1935) fue un escritor francés, novelista prolífico, dramaturgo y ensayista. Crítico de su época, fue también un católico ferviente y miembro activo de la Academia Francesa.


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I


Il y avait bien longtemps que Mme Le Hélin n'avait point paru aussi jolie à Pierre Guchery que ce jour-là. Pour une minute, la femme qu'il avait tant aimée—plus d'un quart de siècle auparavant,—sa chère Albertine, à la taille souple et fine, aux beaux cheveux châtains avec des reflets fauves, au sourire clair, aux fraîches prunelles brunes sur un teint de lait, l'adorable maîtresse de sa trentième année, reparaissait dans la vieille dame à la taille lourde, aux joues couperosées, aux paupières flétries, aux cheveux grisonnants, qu'il avait pris l'habitude, lui-même quasi sexagénaire, de venir voir chaque après-midi. C'était, entre eux, une de ces liaisons du monde, presque officielles, tant elles ont duré. Elles gardent du moins, parmi les misères que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse de la fidélité. L'histoire[359] de ces amants tenait en quelques lignes: Guchery s'était pris pour Mme Le Hélin d'une passion folle, au lendemain de la guerre, et, à cette passion, il avait tout sacrifié. Comme elle vivait à Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait donné sa démission de l'armée, où l'attendait un bel avenir. Comme elle était mariée, il avait renoncé à se construire un foyer à lui. Comme elle était mère, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son fils, il avait accepté la plus humiliante des situations, au foyer d'un autre... Avec le temps, cette passion s'était transformée en un attachement indéfinissable, mêlé de souvenirs et de regrets, de reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donnés autrefois, et de pitié pour les irréparables atteintes dont il la voyait frappée par l'âge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment.—A soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si fortes à ce qui reste!—Tout cela faisait bien encore une espèce d'amour. La preuve en était dans l'émotion qui agitait cet homme, si voisin de la vieillesse, quand, à des instants, de plus en plus rares, hélas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un reflet de sa grâce d'antan. Mais, à cette visite-ci, ce n'était même plus un reflet, c'était cette grâce elle-même que le fidèle amoureux de Mme de Hélin venait de retrouver, dès son entrée dans le petit salon bleu où elle se tenait presque toujours. Qu'il y était venu[360] de fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y était assis de fois, près d'elle, dans la bergère Louis XV, à gauche de la fenêtre! Ce cadre d'objets familiers n'avait guère changé depuis qu'il fréquentait l'hôtel Le Hélin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi, en ce moment, avoir à peine changé, tant ses yeux brillaient, tant le plaisir éclairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours violet de sa robe de demi-deuil,—elle était veuve depuis quinze mois,—relevé par quelques bijoux: une chaîne et une broche de diamants, un bracelet avec des perles,—la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en l'amincissant. Pierre ne put s'empêcher de lui dire, après avoir mis un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main restée si fine et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:

—«Vous êtes tout à fait en beauté aujourd'hui, ma chère Albertine... Par ce jour noir de décembre»—on était à l'avant-veille de Noël—«vous regarder, c'est retrouver le soleil... Vous avez l'air si contente, si joyeuse même!... Que se passe-t-il?...»

—«Il ne se passe rien,» répondit-elle, «sinon ce qui s'est toujours passé depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement... J'ai trouvé mon cadeau de Noël pour vous,» ajouta-t-elle avec un sourire fin, «et je crois qu'il vous fera plaisir... Voilà pourquoi je suis contente...»

[361]

—«Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la cheminée, comme un petit garçon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?» répliqua-t-il, sur le même ton de badinage tendre.

—«Comment?» fit-elle, «vous ne devinez pas?...» Elle le vit soudain pâlir, et elle comprit qu'il comprenait: «Oui,» continua-t-elle, «vous vous rappelez qu'au lendemain du jour où je me suis trouvée libre, vous m'avez promis de me laisser fixer moi-même le moment de notre mariage. Hé bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez, à partir d'aujourd'hui... Mais qu'avez-vous?...»

—«J'ai,» dit-il, «que j'ai trop désiré cette heure. Elle me fait du mal à force de me faire du bien... Et puis c'est si tard! J'aurais tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous, quand...» et son soupir révélait l'âcre nostalgie dont il avait été tourmenté dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des yeux noyés de larmes, tant elle le sentait l'aimer. «Mais laissons ces regrets,» poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, «il n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la seule que l'on ait aimée... Ah!» et son accent se fit de nouveau ému, malgré lui, «que nous allons vieillir heureux!» et, mettant un genou en terre, il attira vers lui la tête de sa vieille amie, et sur ses paupières que l'attendrissement[362] rendait humides il appuya une caresse dont elle se dégagea en lui disant:

—«Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des années!... Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour que vous allez faire... C'est un mariage de raison, et il faut parler raison... Je suis deux fois grand'mère, pensez-y...»

—«Vous le voulez...» répondit-il, «parlons raison.» Puis, comme si l'allusion qu'elle avait faite à ses petits-enfants lui rappelait à lui-même qu'à côté de son existence cachée d'amie, elle avait toute une existence de famille: «Avez-vous parlé de votre projet à votre fils?» demanda-t-il.

—«Pas encore,» répondit-elle, «j'ai voulu que vous fussiez le premier averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un arbre de Noël pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu'à ma belle-fille...»

—«Et vous n'avez pas cherché à le sonder déjà, pour savoir ce qu'il en pensera?» demanda Guchery.

—«Ce qu'il en pensera?» répéta-t-elle. «Il aura peut-être un petit moment d'émotion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son père!... Mais il vous adore... Quant à ma belle-fille,» ajouta-t-elle en riant, «si elle ne donnait pas son[363] consentement, elle serait trop ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas oublié... Tâchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand elle sera devenue votre belle-fille à vous...»

—«Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande...»

—«Quoi?» insista-t-elle, comme il hésitait.

—«Mais si ce mariage ne cache pas un mystère, si... Enfin, n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous épouser il ne devine la vérité, et que nos relations n'ont pas été ce qu'il a pu croire?...»

—«Lui!» s'écria la mère, «quelle idée! Si jamais une pareille pensée avait traversé son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il est? Non. Je connais mon fils, c'est le cœur le plus simple, le plus confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est à lui que je vous ai sacrifié... Sans lui, je ne serais pas restée la femme d'un autre, vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai été récompensée. Il n'a jamais douté de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert, même dans le bonheur. Cette épreuve m'a été épargnée... Elle me sera épargnée jusqu'au bout,» continua-t-elle. «Je n'ai pas été comme tant d'autres. J'ai été une femme mal mariée, qui a eu dans sa vie un seul sentiment. Je ne me suis jamais considérée comme votre maîtresse, mais comme votre épouse secrète. Ce n'est pas au moment où[364] tout ce qu'il pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, où je vais pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?... Je n'ai jamais eu que mon fils et vous dans le cœur,—vous, mystérieusement. Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera heureux... Je vous répète qu'il vous aime tant!...»

27 de Maio de 2018 às 22:43 0 Denunciar Insira 0
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