S’il existait un lendemain Suivre l'histoire

kristelralstonwriter Kristel Ralston

La vie de Paige Valois paraissait finie. Sa réputation de princesse du pop à problèmes avait fini par compromettre son avenir professionnel déjà précaire. Sans autre issue possible, elle accepte la bouée de sauvetage que lui lance son agent en guise d’ultimatum pour lui permettre de se remettre à flot. Elle doit se plier à toutes les exigences d’une maison de disque reconnue ou sinon elle disparaîtra tout simplement de l’industrie de la création musicale. Comment refuser quand non seulement sa vie professionnelle ne tient qu’à un fil, mais aussi la sécurité de sa famille manipulatrice? Blake Howard s’est consacré depuis toujours à l’industrie de la musique populaire. Issu d’une famille de musiciens légendaires, il est le premier à se consacrer aux affaires plutôt que de se retrouver sur scène. Quand son meilleur ami, Josh Daniels, lui demande de donner une chance à l’étoile tombée en disgrâce, Paige Valois au sein de son label discographique, Blake ne peut pas refuser car Josh lui a rendu un grand service. Cependant, Blake fera tout pour empêcher Paige de remplir les conditions du contrat. Le jour où il se rend compte de qui est vraiment Paige, au-delà de ce monde de paillettes et de projecteurs, il sera trop tard pour le cœur de Blake.


Romance Contemporain Tout public. © Todos los derechos reservados
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CHAPITRE 1


***


Chères lectrices, chers lecteurs :

 

Je vous remercie du fond du cœur pour le soutien et la sympathie que j’ai toujours reçus de votre part. Quatre ans ont passé depuis que j’ai commencé cette aventure de me consacrer à l’écriture à plein temps, et « S’il existait un lendemain » est mon vingtième roman. Vous pouvez être sûrs que d’autres histoires de Kristel Ralston suivront :)

J’espère que vous aimerez ce livre. J’ai pris un grand plaisir à visiter plusieurs des villes où se déroule l’histoire de Paige et de Blake, tandis que mes muses apportaient les dernières touches à chaque chapitre de ce roman.

Bonne lecture !

Amicalement.

Kristel.


Facebook: kristelralston,auteur

Instagram: @kristelralston


***


Blake ouvrit la porte de son bureau luxueux, au cœur du quartier d’affaire de Los Angeles, et mit ses lunettes de soleil avant de plonger dans le tumulte du monde.

— Je te demande seulement une dernière chance… — dit Paige à son agent artistique et manager, d’une voix qui tentait de dissimuler son niveau d’angoisse et de désespoir —. J’ai assez de matériau pour me retrouver au sommet. Va parler aux patrons de la maison de disque, Josh. J’aimerais pouvoir t’expliquer ce qui s’est vraiment passé, je voudrais tellement, mais je ne peux pas … — elle baissa les yeux — accorde-moi seulement un peu de temps… Tu dois croire en moi.

Le regard rageur, après avoir lu les gros titres des journaux du matin, Josh Daniels laissa tomber son stylo sur le bureau. Il se passa la main sur le visage pour essayer de dominer l’intense colère qu’il avait ressentie quelques heures auparavant en recevant les appels des principaux reporters de la presse à scandale de Los Angeles. De temps en temps, les journalistes savaient se montrer bienveillants, mais d’autres fois, ils étaient de vrais cauchemars. Il ne savait plus quelles excuses cohérentes et crédibles inventer pour défendre Paige. Il ne lui restait que la formule rebattue: “sans commentaires”. Et celle-ci ne faisait qu’augmenter l’intérêt des médias.

— Tu crois peut-être que je peux agiter une baguette magique chaque fois qu’ils t’attrapent en train de sortir ivre d’une discothèque ou en compagnie d’un crétin quelconque qui clame aux quatre vents qu’il est ton amant pour avoir ses cinq minutes de célébrité ? Je suis ton agent artistique, et certainement pas ta  bonne fée protectrice, Paige. Tu dois réaliser ce qui est en train de se passer autour de toi. Tu viens de te faire virer de l’une des maisons de disque les plus importantes du monde.

— Nos avocats pourraient attaquer la décision et…

Personne n’avait envie de savoir qui était Paige Valois en dehors des scènes de spectacle, tant qu’elle faisait vendre, et  en ce qui concernait sa maison de disque, il s’agissait de nombreux succès. Elle aurait pu jurer qu’au moins trois décennies s’étaient écoulées depuis le jour où elle avait pris un avion pour aller de Portland à Los Angeles, et pas seulement huit ans.

Ce voyage ne signifiait pas seulement abandonner la vie qu’elle avait toujours connue; il impliquait aussi qu’elle allait laisser derrière elle ses peurs et ses secrets, bien cachés dans la banlieue de Portland. Tout le monde avait des raisons personnelles de vouloir garder ses secrets, sans doute, et le cas de Paige n’était pas différent. Dans son passé il y avait des souvenirs qu’elle préférait voir rester aux confins de sa mémoire; ces souvenirs étaient trop douloureux quelquefois, et d’autres fois tout simplement désespérants. Si Paige décidait de laver sa réputation face au public, son bien-être récupéré le serait au prix de soumettre une personne innocente à une curiosité inutile et pénible. Et ce prix, elle ne pensait pas qu’il vaille la peine de le payer, même pour sauver ce qu’elle aimait le plus au monde: la musique.

Elle ne savait pas combien de temps elle pourrait résister au feu croisé qui la visait de la part de la presse, et même de ses collègues de la profession. Elle avait l’impression de se retrouver prisonnière dans une pièce minuscule dont les murs peu à peu se refermaient sur elle. Elle en venait parfois à étouffer au point de vouloir tout laisser tomber pour se réfugier quelque part où personne ne la reconnaîtrait. Elle avait besoin d’un coin libre de tensions pour pouvoir travailler sur son prochain projet.

Paige conservait des chansons qui n’avaient rien à voir avec les ballades pop pleines d’optimisme et de gaîté qui faisaient vendre des centaines de milliers de disques de par le monde. Ces chansons-là, qu’elle écrivait quand elle était seule, elle ne les avait jamais montrées à personne, et elles étaient le reflet véritable des aspects les plus personnels de  son cœur et de son âme. Intimes. Elle commençait à ressentir la nécessité de les laisser voir le jour, de les partager, mais elle ne pouvait pas prendre cette décision au milieu du pandemonium de ce matin-là. Il ne s’agissait pas du scandale de la nuit précédente, mais de son renvoi de la maison de disque. Il lui fallait pouvoir s’échapper un moment. Seulement un moment…

— Tu crois peut-être que je suis resté assis toute la matinée à ruminer la situation, Paige? — demanda Josh, qui la tira de ses réflexions, après un long et soudain silence.

Elle leva ses yeux bleu indigo.  

La beauté de Paige venait de ce mélange de féminité sensuelle et insolente avec son côté candide et doux. Une combinaison mortellement attirante pour les médias qui, quoi qu’elle fasse, ne se lassaient pas de la suivre; parfois pour l’encenser, et parfois pour la réduire en bouillie.

C’était une sorte d’amour-haine. Mais quelle relation pouvait se dire parfaite? En dépit de la bassesse de certains écrits de journalistes, Paige se débrouillait pour laisser ses avocats s’en occuper. Sa vie était suffisamment pleine pour qu’elle se dispense d’une bataille verbale permanente qui, finalement, ne lui rapporterait rien. Malgré les ragots de la presse, le public l’adorait. Ses fans avaient coutume de dire que Paige avait les yeux d’un ange, le corps d’une madone, et la voix d’une sirène qui pouvait capturer quiconque se risquait à l’écouter.

Elle avait conquis les premières places des hit-parades,  et même si on venait de la renvoyer, Paige savait bien que — pour le meilleur ou pour le pire — ses disques continueraient à se vendre. Ce qui l’inquiétait, c’était l’impossibilité de signer un nouveau contrat, et de remonter sur scène. De l’argent, elle en avait assez. Ce n’était pas les besoins financiers qui motivaient ses décisions mais plutôt le désir de découvrir de nouveaux lieux et de toucher d’autres cœurs avec sa musique.

Elle n’avait pas envie de vivre de ses succès passés, même s’ils lui rapportaient de l’argent. Paige adorait créer et plonger dans l’adrénaline qui l’envahissait quand elle enregistrait un disque en studio. Et cette possibilité était en train de lui échapper…

Il lui fallait trouver le moyen d’éloigner l’ombre qui la poursuivait depuis que son premier album, Déclaration d’Intention,  lui avait permis d’obtenir deux Grammies  Mais elle se sentait prisonnière du fait qu’elle ne pouvait pas compromettre la seule personne innocente dans l’histoire de tous les scandales qu’on lui prêtait.

— Non, Josh, bien sûr que non — répliqua-t-elle en poussant un gros soupir   —, mais je voudrais au moins que tu m’accordes le bénéfice du doute et que tu ne croies pas tout ce qui sort dans la presse. Tu sais bien comme ils exagèrent…

— Tu es virée et ça ce n’est pas de l’exagération, Paige! C’est officiel et je suis sûr que, si tu te branches sur les programmes de la presse à scandale, tu trouveras ça répercuté partout — s’exclama-t-il en brandissant la lettre signée par le président de la maison de disque, Antlers Records Inc., dans laquelle il confirmait qu’on ne lui renouvellerait pas son contrat, et que le contrat en cours allait être dénoncé sans attendre, avec l’indemnisation correspondante prévue par la loi —. Je t’avais dit que tu resterais à Seattle après le concert d’hier, et que tu ne rentrerais à Portland que dans six mois environ. Pourquoi tu avais besoin de retourner dans ta ville natale alors qu’il n’y avait aucun motif urgent pour le faire? Chaque fois que tu rentres à Portland tu provoques un nouvel esclandre, et de taille! Je n’y comprends rien, Paige. Je ne comprends pas.

—Josh, écoute…

—Il ne s’agit pas de ce que moi, je pense — l’interrompit-il —, mais bien des dommages que ta réputation peut provoquer pour mes autres clients, et aussi pour le label qui t’a, et qui les a aussi, sous contrat.

— J’ai du mal à comprendre pourquoi…

Josh poussa un soupir exaspéré.

Parce qu’ils peuvent mettre en doute notre capacité à contrôler, en tant qu’entreprise, le fait que nos artistes remplissent leurs contrats. Personne ne doute de ton talent, mais il y a déjà une Miley Cyrus sur le marché, et la presse l’a déjà suffisamment martyrisée. N’essaie pas de l’imiter, en tout cas pas tant que tu travailles pour ma compagnie. Tu préfères qu’on t’admire pour ton talent ou pour tes esclandres?

— Ce n’est pas ça que je veux, et je trouve ta question blessante, parce que tu sais bien tout ce que j’ai sacrifié à ma carrière, Josh — exprima-t-elle avec un regard furieux —. Je ne veux être personne d’autre que Paige Valois. OK? J’ai besoin d’un peu de temps pour encaisser cet ouragan. D’un peu de temps… et d’une autre opportunité.

Il fit entendre un grognement de frustration.

—Tu comptes aller panser tes plaies dans un autre bar de Portland pour qu’on puisse te retrouver en train de vomir sur le trottoir?

—Je ne… — soupira-t-elle, sachant qu’il ne servait à rien de se défendre, car elle ne pouvait pas offrir à Josh ce dont il avait besoin: la vérité —, tu vas essayer de me trouver un label?

—Ecoute, je ne veux pas te blesser, désolé, mais je crois que cette façon de faire les gros titres à tout bout de champ, et pas précisément pour ajouter à ton palmarès artistique, commence à me fatiguer sérieusement.

—Josh…

—Je vais devoir étudier la question — dit l’homme aux cheveux dorés et aux yeux verts.

Seuls les meilleurs parvenaient à faire partie de son agence de talents, Journey Media. Paige savait que c’était un privilège, et si lui ne pouvait pas lui trouver une maison de disque, en dépit de son histoire scandaleuse, personne ne pourrait.

— Je ne vais pas te virer de ma boîte, mais j’ai besoin d’analyser les options     qui nous restent, Paige.

Un relatif soulagement se fit jour en elle, et elle acquiesça.

— J’ai tellement de choses à donner encore à mon public — s’écria-t-elle avec véhémence, sur le point de laisser couler les larmes qui brouillaient son regard —. Josh, ne jette pas l’éponge avec moi. Tu as toujours cru en moi. Ne renonce pas maintenant.

Il se passa les doigts dans les cheveux.

—Le contrat avec Antlers Records c’est fini. J’en ai discuté avec eux ce matin avant que tu arrives à mon bureau —. Paige baissa les yeux —. Je vais voir quelle solution alternative je peux trouver. Ta réputation de fille à problèmes n’arrange rien…Si tu n’as pas assez confiance en moi pour me raconter ce qu’il y a derrière tous tes esclandres, ce qui me permettrait de tenter de changer ton image et ta réputation dans les médias, eh bien, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire… — soupira-t-il — Laisse-moi quelques jours pour voir ce que je peux inventer. Eyna, ma nouvelle assistante, prendra contact avec toi le plus tôt possible. En attendant, je ne veux te voir dans aucune réception publique d’aucune sorte. Ni en bien ni en mal. Tu peux au moins faire ça?

— Oui. Bien sûr. — répliqua-t-elle, alors qu’un peu d’espoir renaissait.

Ce matin-là, Paige était arrivée au studio d’enregistrement pleine d’enthousiasme, parce qu’elle travaillait sur un nouveau concept depuis quelque temps déjà. En fait, elle avait écrit des choses nouvelles trois semaines auparavant. Et voilà pourquoi sa surprise et sa peine avaient été grandes quand elle avait trouvé le studio vide des musiciens habituels, des ingénieurs du son et des responsables des contrôles.  

Quand elle avait demandé des explications aux uns et aux autres, ils avaient tous opté pour un sourire d’excuse et avaient évité de lui fournir des réponses directes. Déconcertée, et aussi fâchée, Paige s’était dirigée vers le bureau de la secrétaire du Président de Antlers Records. Celle-ci lui avait répondu qu’elle était désolée de ne pas pouvoir l’aider, et que le mieux pour elle serait de voir les détails avec son agent. C’est à ce moment-là que Paige sentit que l’énergie avec laquelle elle s’était réveillée et son humeur optimiste n’allaient pas durer.

Et elle ne s’était pas trompée.

Josh, encore une fois, portait tous ses espoirs. Elle lui en serait éternellement reconnaissante. Elle détestait l’idée de ne pouvoir rien lui raconter de son passé, mais c’était la meilleure solution pour toutes les parties concernées.

—Bien. Maintenant on sort d’ici — dit-il en saisissant les clefs de sa Range Rover noire —.  Tu veux que je te dépose dans un hôtel auquel la presse n’aura pas accès? Enya va tout coordonner, bien sûr. Ou tu préfères rentrer chez toi à Beverly Hills?

Elle fit non de la tête en fixant sa ceinture de sécurité. Les bureaux de Journey Media étaient blindés afin que nul passant indiscret ne puisse s’y glisser. Il ne lui restait plus qu’à en remercier le degré de paranoïa de Josh quand il s’agissait de vie privée, se dit Paige à ce moment-là.

—Ma maison doit être assiégée par les paparazzis. Je pourrais peut-être rester avec Melinda et les enfants?  demanda-t-elle, en faisant allusion à la femme de Josh et à leurs deux fils. C’était ce que Paige  avait connu de plus ressemblant à une famille normale, et elle les aimait beaucoup. Elle savait que ses sentiments étaient sincèrement partagés. Melinda avait seulement cinq ans de plus qu’elle, et elles étaient devenues de grandes amies.

—Les enfants seront ravis de te voir. Tu sais que tu es toujours bienvenue.

—J’ai vraiment envie de les voir.

Paige se rendait compte que son entourage ne la connaissait pas, et elle-même ne souhaitait pas renoncer au masque de femme forte qui dissimulait ses blessures à vif. Elle gardait pour elle toute seule la Paige véritable, cette femme qui tentait de tourner le dos au passé même si ce passé la torturait comme l’eût fait un fantôme à minuit. En dehors de la famille Daniels, tous se nourrissaient de sa célébrité ou de ses contacts pour arriver à vivre  ses dépens. Ce n’était pas le cas de Josh car ils savaient tous les deux qu’il s’agissait d’un négoce. L’amitié qui les unissait était solide, sans compliquer le cours de sa carrière.

—Nous sommes amis aussi, Paige, et je comprends que ce n’est pas facile d’être à la fois jeune et célèbre.

—Merci de ne pas me laisser tomber — murmura-t-elle une fois qu’ils furent sortis des bureaux de Journey Media.

—Je ne te garantis rien — répondit Josh, et un frisson parcourut le dos de Paige. Son avenir musical se trouvait entre les mains de quiconque son agent parviendrait à convaincre que ça valait le coup de lui accorder une dernière chance —. Il va nous falloir résoudre le problème d’une façon ou d’une autre… J’espère y arriver.

—Si toi tu n’y arrives pas, je crois bien que ma carrière dans la musique est finie.

—Le fatalisme ne te va pas du tout —dit-il en souriant.

C’était le premier sourire sincère qu’on adressait à Paige ce matin-là, et ce simple détail lui fit comprendre que tout n’était peut-être pas perdu.

 

***

Les parents de Blake avaient remarqué son talent  pour le piano et la guitare, eux qui étaient des musiciens country reconnus mais retirés de la scène. En dépit de son indéniable don, Blake avait détesté chaque minute où il lui avait été imposé de rester seul dans la maison à la charge d’une ribambelle de nurses et de domestiques, tandis que ses parents assistaient à des réceptions énormes tout autour du monde. Il n’avait jamais voulu avoir à faire au monde des shows, et — tout en le regrettant — ses parents n’avaient pas insisté. Pauline, sa sœur aînée, adorait la scène et les applaudissements. Séduisante, sociable et dotée d’une voix puissante, elle était devenue une chanteuse country célèbre aux États-Unis.

Blake préférait rester dans l’ombre. Il avait été témoin de la manière dont la presse assiégeait les gens connus à tout bout de champ. Il avait l’expérience des violentes discussions à la maison par la faute de ragots qui étaient aussi malveillants que mensongers. Il ne voulait pas de ça dans sa vie. Sa vie privée était tabou pour les medias. Ses parents ne l’avaient jamais contraint à quoi que ce soit. Grâce à leur attitude, rares étaient ceux qui le reconnaissaient dans la rue.

En fait, dès qu’il eut seize ans, et tandis que sa sœur suivait des cours de musique et se présentait dans des émissions de télé, Blake vécut à plein son adolescence folle en Europe, visitant les villes éloignées des grandes métropoles où il était seulement un étudiant étranger de plus pour les statistiques. Il termina une maîtrise en administration d’entreprises, et profita librement de son anonymat. Il était rare qu’un journaliste l’identifie comme le fils du légendaire duo Howard, et même si quelquefois ils le soupçonnaient, ils ne s’approchaient pas. Il ne faisait pas vendre.  

Pour Blake, le fait de se tenir loin de l’actualité demeurait un aspect important de sa philosophie existentielle. Et voilà pourquoi il avait engagé Galeana Micontti, spécialisée dans les relations publiques et dotée d’une réputation d’acier trempé.

C’était elle qui faisait face aux moyens de communication et qui organisait les réceptions en relation avec les artistes de la maison. Lui en était le cerveau logistique, contractuel, le seigneur et maître de son impeccable entreprise. Le vice-président, Macron, était chargé de conclure les affaires internationales et de consolider le label.

A trente-cinq ans, Blake s’était constitué une solide réputation professionnelle. Son nom n’éveillait pas d’écho en général, car Howard était un patronyme répandu. On le connaissait comme un entrepreneur digne de confiance et assez agressif en affaires.

L’objectif principal de Blake était de mettre sous contrat, avant tout le monde, les talents naissants et prometteurs. Il était très strict et même extrêmement sélectif, et c’est sans doute pourquoi, en dépit du fait que Lion Records était un label moyen comparé à d’autres, ceux qui en poussaient la porte savaient qu’il devait respecter les règles du jeu au pied de la lettre, ou alors ils se retrouveraient sans contrat et avec seulement l’espoir de se faire proposer un meilleur marché. Ce qui en général ne se produisait pas.

Se faire remercier par Lion Records, cela signifiait la fin d’une carrière prometteuse à peine ébauchée. Blake n’avait pas connu de mauvaises expériences jusque-là, et pour les éviter dans l’avenir, il n’autorisait jamais un artiste conflictuel à se recommander de son label. Il appréciait le succès et ne supportait les sottises de personne; il était très attentif et très sélectif.

Le style de musique favori dans l’entreprise de Blake, c’était le pop et le jazz. Deux genres contrastés, mais qui en fait lui permettaient de diversifier ses goûts et aussi de s’éloigner du style musical qui caractérisait sa famille: le country. Il avait trouvé la manière d’exploiter les deux thèmes qui stimulaient son adrénaline: la musique et les affaires, et c’est ainsi qu’était né son label Lion Records huit ans auparavant.

—Blake, tu as un appel sur la ligne 2. Josh Daniels.

La voix d’Hannah, sa secrétaire, sur l’interphone, l’obligea à s’éloigner de l’étagère où il avait disposé sa collection de monnaies anciennes.

—OK. Passe-le moi sur ma ligne privée.

—C’est fait.

Blake se dirigea vers son bureau de bois sculpté daté du 18ème siècle. Ce caprice lui avait coûté plusieurs milliers de dollars, en sus des droits d’importation, directement depuis une boutique d’antiquités de Cologne, en Allemagne. A peine avait-il  vu le bureau, il avait voulu l’avoir chez lui. Dès que son regard rencontrait ou dès que son oreille percevait quelque chose qu’il désirait, Blake faisait tout son possible pour  s’en rendre propriétaire.

Il s’appuya sur le côté droit du bureau et prit le combiné.

—Après tant de mois, enfin je peux avoir la certitude que les sirènes grecques ne t’ont pas kidnappé — dit Blake en riant —. Comment ça va, Josh?

—J’ai eu la chance de ne pas tomber dans un précipice — répondit Josh depuis sa maison de Bel Air — et toi? Quels nouveaux talents as-tu en vue? Tu sais que je me ferais un plaisir d’être leur agent.

—Pas si tes clients font les gros titres toutes les semaines que Dieu fait.

—Aïe, tu fais référence à quelqu’un en particulier?  — demanda-t-il, histoire de tâter le terrain.

Blake et lui se connaissaient depuis déjà quelques années quand ils s’étaient retrouvés à une réception à Londres. Depuis ils avaient entretenu une relation d’étroite amitié qu’ils préféraient, à quelques exceptions près, tenir éloignée des affaires.

Les conseils et les commentaires sur l’industrie du disque pouvaient intervenir dans leurs causeries habituelles, mais ils n’avaient jamais signé de contrat ensemble. C’était sans doute pour ça qu’ils s’entendaient si bien. Blake ne croyait pas aux coïncidences. Même s’il devait beaucoup à Josh, puisqu’il l’avait sauvé d’une mort certaine un jour qu’il se noyait en Méditerranée dans un fort courant marin pendant un été européen,  il ne confondait pas l’estime personnelle et les intérêts professionnels. Il s’agissait d’un accord tacite entre eux deux, et peut-être était-ce grâce à ce principe qu’ils pouvaient se vanter de presque dix ans d’une solide amitié. Ils ne se voyaient pas souvent, étant très occupés, mais ils parvenaient à se retrouver deux ou trois fois par an.

—Une fille aux cheveux châtain clair avec des yeux bleus indigo pour être précis — dit Blake —. Je viens de le voir dans le journal il y a un moment. Pourquoi tu ne la vires pas tout simplement? Tu éviterais des tas de problèmes. Il y a des années que tu supportes son comportement extravagant.  

Josh, qui observait Paige en train de jouer avec ses enfants depuis la porte entrouverte du bureau privé de sa maison sentit la tristesse monter en lui.  Pendant très longtemps, il avait prétendu ignorer la réalité derrière les scandales de Paige, mais il savait parfaitement ce qui se passait.

Il ne prenait jamais personne sous contrat sans une enquête approfondie concernant l’artiste. Cependant, il ne dirait jamais un mot de la vérité concernant la famille de Paige si elle ne lui en parlait pas d’abord, à lui,  à Melinda ou à la presse. Il détestait l’idée de ne pas pouvoir la défendre comme elle le méritait. Il souffrait de ne pas pouvoir même  lui dire qu’il pouvait l’aider… Paige avait un grand cœur, et c’était tellement dommage que sa noblesse même l’oblige à se sacrifier en faveur d’autres personnes. Et lui savait parfaitement qui elle protégeait si farouchement.

Et parce qu’il croyait en Paige, en son talent et en son honnêteté, il avait décidé d’appeler le seul homme qui pourrait lui donner un coup de main. Blake était un dur à cuire, mais c’était aussi un homme juste. Ou du moins il espérait qu’il le serait avec Paige, au cas où il accepterait de la recevoir.

—N’y allons pas par quatre chemins, tu accepterais de la recevoir et de parler avec elle? C’est une fille qui a du beaucoup de talent…

—Et une réputation désastreuse. Josh, je ne sais pas pourquoi tu prends la peine de m’appeler pour quelqu’un comme ça.

—Tu ne crois pas que tu la juges avant de la connaître?

—La presse a fait son travail.

—La presse n’est pas à un mensonge près.

Blake se mit à rire. Il savait comme Josh pouvait plaider en faveur de ses clients. Il n’était pas surpris qu’il défende celle-ci, en dépit du fait que cette fille compliquée venait de se faire renvoyer d’une des plus importantes maisons de disque du monde.

—Josh, je ne pense pas que ça ait grand sens. Sa réputation l’a précédée.

—La musique parle en faveur de Paige Valois. Elle est bourrée de talent.

—Mais ce n’est pas un talent neuf; le genre de talent vierge qui nous intéresse toujours à Lion Records. Tu le sais, ça — dit-il avec calme, tout en jouant de sa main libre avec un cube de Rubik. 

A Bel Air, Josh se frottait le front de l’index. Il entendait le rire de ses enfants, et pouvait percevoir la complicité entre Melinda et Paige. Il maudit en silence son impuissance à défendre son amie et cliente en face de Blake à ce moment-là, à lui expliquer pourquoi il pouvait lui faire confiance. Il poussa un soupir de frustration. 

—Je ne t’ai jamais demandé de faveur, Blake. Je le fais maintenant. Accepte de la rencontrer. Écoute-la et ensuite tu décideras si tu peux la faire signer avec Lion Records.

—Je ne peux rien te promettre.

—Je ne t’en demande pas tant. Tu la verras dans ton bureau?

—Seulement parce tu es un ami qui ne me demanderait jamais ça si tu ne croyais pas dur comme fer en la personne dont tu plaides la cause. Oui, je recevrai Mademoiselle Valois.

Josh ferma les yeux une seconde. Il y avait encore une lueur d’espoir pour Paige… Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil italien.  

—Demain midi?

—Je dirai à mon assistante de s’entendre avec la tienne.

—Merci, Blake.

—Pas de quoi. Tu ne sais pas encore quel sera mon verdict.

Josh rit.

—Merci de toute façon, vieux.

—Bonjour à Melinda et aux enfants — dit Blake avant de raccrocher.

Le patron de  Lion Records n’avait aucune intention de se compliquer la vie. Il allait expliquer à Mademoiselle Valois pourquoi son label, en dépit de son talent, ne lui donnerait pas sa chance. Mais pour ce faire, il avait besoin d’arguments solides. Il avait un tempérament logique, et il lui fallait chercher quelque chose qui puisse justifier son refus.

Il décrocha son téléphone.

—Galeana, j’ai besoin d’un rapport complet sur les esclandres de Paige Valois ces trois derniers mois. Tu peux me l’avoir pour ce soir?

—J’imagine que tu veux la faire signer…

—N’imagine rien du tout, Galena, je ne te paie pas pour ça  — dit-il d’un ton de patron,  mais aimable. 

—Je sais, Blake. Tu me paies pour que je résolve les problèmes et que je représente ton entreprise, tant tu as la phobie qu’on envahisse ta vie privée  —. Blake sourit, sans l’interrompre. Il appréciait le fait que Galeana ne se laissait pas entraîner par ses émotions. Il en avait déjà assez avec l’ego et le sentimentalisme des musiciens avec lesquels il travaillait et n’avait pas besoin d’une dose supplémentaire venant de la responsable des relations publiques —. Ce soir tu auras un rapport détaillé.

—Ne laisse rien passer.

—Ça ne m’empêchera pas de te dire qu’en tant que chargée de tes relations publiques, je pense que faire signer Paige serait un cauchemar. Au cas où tu croies qu’il y a une possibilité…

—Pas besoin de préciser l’évidence.

—Je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde.

—Si ce n’était pas le cas, tu travaillerais pour quelqu’un d’autre.

Galeana éclata de rire. Ses cheveux châtain et ses yeux bruns inquisiteurs lui donnaient un aspect exotique, mais frivole, d’après ceux qui la voyaient tracer sa route avec assurance dans le monde des affaires.

Une fois que Galeana était passée de sa vie professionnelle à son univers personnel, elle se montrait très différente de ce que les autres imaginaient habituellement à son sujet. Elle avait quarante ans, et on lui en donnait dix de moins. Son mari était mort neuf ans auparavant, alors qu’ils résidaient encore à Florence, tué par une balle perdue. “Au mauvais moment et au mauvais endroit”, lui avaient répété les autorités italiennes après la conclusion de l’enquête sur la mort de Paolo. A partir de ce moment-là, son travail était devenu la passion de Galeana, et ses amants occasionnels ne représentaient qu’un défoulement face au stress. Elle avait l’esprit pratique, parce que la vie l’y avait entraînée. 

Rares étaient ceux qui avaient la chance de connaître son côté chaleureux et fantaisiste. Cet aspect de sa personnalité avait été enterré le jour où Paolo avait exhalé son dernier soupir.

Blake comme elle savaient séparer les différents aspects de leurs vies avec une précision chirurgicale. Sans remords. Et c’est sans doute pourquoi ils travaillaient ensemble en si parfaite harmonie.

—Je t’enverrai le rapport sur ton courriel à six heures ce soir —dit-elle, tout en faisant signe à son assistante de ne plus l’interrompre ce jour-là. Ce serait une journée très longue, et la demande de Blake allait accélérer son rythme de travail.

— Entendu, Galeana.

Elle raccrocha et se mit à organiser son équipe de collaborateurs pour le reste de la journée.  

Blake s’écarta du bureau et attrapa son veston sur le porte-manteau. Il savait qu’il pouvait faire toute confiance à Galeana sur le plan professionnel. Cette femme était un bourreau de travail. Elle possédait cette sensualité innée des Italiennes et à la fois la  résistance de qui était parvenu à vaincre ses propres limites à force de volonté. Il en concevait du respect. Certains supposaient qu’ils étaient amants du fait de l’étroitesse de leurs relations professionnelles et de la quantité de voyages qu’ils étaient amenés à faire ensemble. Blake sentait qu’il ne devait d’explication à personne.

Il était deux heures de l’après-midi et il avait une visite à faire à son ex-femme qu’il avait reportée depuis des mois. Voir Sheela n’était jamais agréable. Il y avait déjà trois ans environ qu’ils avaient divorcé, mais le souvenir de sa trahison demeurait une épine que Blake n’était pas parvenu à s’arracher du cœur.

Dans le coffre de sa Lincoln MKX il y avait quatre caisses remplies d’objets personnels de Sheela. Il avait l’intention de les lui rendre, mais à chaque fois survenait un imprévu qui l’empêchait de le faire. Envisager d’en charger un membre de son entreprise était absurde, et aurait représenté une faille dans sa vie privée. Dieu seul savait quelles sottises pourrait bien lui raconter son ex !

Même si ces caisses n’occupaient pas beaucoup d’espace dans son grenier, elles représentaient cependant un rappel muet de celle qui avait vécu à ses côtés durant dix ans. Dix ans avec des hauts et des bas.

Ils n’auraient pas dû se marier si jeunes…

13 Février 2019 18:16:30 0 Rapport Incorporer 3
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