A
Augusto Salvador


Arsène Arnaud Clarétie, dit Jules Claretie ou Jules Clarétie, né le 3 décembre 1840 à Limoges et mort le 23 décembre 1913 à Paris, est un romancier, dramaturge français, également critique dramatique, historien et chroniqueur de la vie parisienne. Au cours de sa longue carrière, outre la signature Jules Claretie, il a recours à plus d'une douzaine de pseudonymes afin de publier ses œuvres littéraires et ses articles dans la presse. Il a également utilisé, avec Charles-Edmond Chojecki, le pseudonyme collectif de Jules Tibyl.


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I

Les cimetières.—La poésie et les réalités de la mort.—Le Père-Lachaise.—Montparnasse.—Les grands hommes.—Le quartier des riches.—Le coin des pauvres.—Des noms! des noms!—Le secret de la mort et le mot de la vie.

I

Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherché et voulu montrer comment on vit à Paris. Là cependant n'est pas le drame. La question suprême, la question poignante est celle-ci: A Paris, comment meurt-on?

Le grand secret de toute misère est dans la réponse. La maladie, le suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dévouement parlent, et viennent dire: «Voilà comment on meurt!» La mansarde calfeutrée pour l'asphyxie, la rue où le sang coule, l'hôpital où les râles et les agonies fraternisent, les coins cachés où le dénuement, cette autre épidémie, frappe sans pitié, l'éternelle rivière, l'éternelle pauvreté, témoignent dans ce procès funèbre. Quel livre cruel, sombre, poignant, ironique, si jamais on l'écrit: La mort à Paris! L'avenir qui le lira sera effrayé, n'en doutez pas, et se révoltera devant ce mélange atroce de comique qu'il rencontrera dans nos cérémonies suprêmes. Ah! philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez les morts!

Don José de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a écrit que la seule vie de la société moderne est au cimetière, ou plutôt que les cimetières véritables ce sont les grandes villes où roulent, haletants, pressés, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les villes sont mortes, les cimetières sont vivants. Les souvenirs y demeurent. C'est un monde aussi, celui-là; vaste, innombrable et (mais je ne veux point rire) c'est, hélas! le seul véritable tout Paris. Il est même si grand, qu'il finira par dévorer l'autre. On a beau le chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses émanations et de ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour l'inhumation par la crémation. La mort à Paris avait pris d'abord les environs des églises et conquis jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux caveaux qu'elle transformait en charniers. Cette putréfaction emprisonnée dans les murailles de la cité y semait la peste et la fade odeur des cadavres. A Londres encore, auprès de Westminster, on marche sur les pierres tombales[14]. Les cimetières intérieurs furent abolis sous Louis XVI, la mort rejetée bien loin, et cadenassée dans des lieux d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire à Bernardin de Saint-Pierre: «L'ami ne peut plus reconnaître les cendres de son ami dans ces voiries humaines.» Ces lignes étaient écrites avant 1789.

[Note 14: On peut voir un de ces cimetières près de l'ancienne abbaye de Montmartre, un cimetière fermé, plein d'herbe et d'oubli, caché par les arbustes et les ronces, inconnu, oublié.]

Les cimetières bientôt se changèrent en jardins; on opposa les parfums des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.

Le 21 prairial an XII on arrêta que les inhumations ne pourraient être faites que dans des terrains éloignés d'au moins 35 mètres de l'enceinte des villes, et le cimetière du Père-Lachaise, l'aîné des cimetières parisiens, fut établi en 1804. Le Père-Lachaise ou Mont-Louis c'était loin, c'était la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris a dévoré le cimetière, l'a englobé, et le jardin des morts est bien près de ressembler au vieux cimetière des Innocents. Mais les cimetières parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientôt transportés près de Pontoise, sur les terrains de Méry-sur-Oise et de Saint-Ouen-l'Aumône. Paris a peur et vomit ses dépouilles sur la banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements à la vapeur! Il le faut bien; nos Campi-Santi regorgent. Le Père-Lachaise descend jusqu'à l'ancien boulevard extérieur et déborderait sur la voie sans la muraille qui l'arrête; les tombeaux forment comme une lisière au chemin de ronde et, de là, les passants peuvent lire les noms (entre tous celui de Deburau en grosses lettres) et déchiffrer les inscriptions tumulaires.

Pauvretés attristantes, ces productions de poëtes-marbriers!

Quelle vanité nous allons trouver dans ces inscriptions funéraires! Quelle triomphante sottise! O bêtise humaine! Des vers prétentieux, des titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonflées de vent qu'une piqûre d'épingle réduit à néant. «Ici gît, dit une pierre, Mme***, jeune beauté que tout le monde admira.» Jeune beauté! Qu'en reste-t-il? «Mon époux, s'écrie-t-on de ce côté, attends-moi, je te rejoins!» Et la veuve de ce mausolée porte déjà le nom d'un autre. Ailleurs: «Monsieur et madame Cochet» Monsieur! Madame!

On connaît cette épitaphe célèbre:

Très-haute, très-excellente, très-puissante
Princesse***
morte âgée de sept jours.

Et cette autre qui donne la note exacte de tout un état social:

Sa veuve infortunée continue son commerce. Rue Saint-Denis nº….

Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pénétrante poésie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer leur douleur, l'atténuer pour ainsi dire en l'idéalisant, ou la fixer à jamais par une de ces épigrammes d'une éternelle et touchante simplicité! L'Anthologie est remplie de ces épitaphes où le génie grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure à ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus délicat.

«Je suis, dit une épigramme de Parménion, le tombeau de la jeune Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même; tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.»

Celle-ci est de Simonide:

«La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune
Mélète; Pluton, est-ce là de la justice?»

«Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre humaine. Sur une telle poussière, ne sème pas du blé, verse des larmes.»

Quelle mélancolie dans les épigrammes qui suivent:

«Je suis mort, et je t'attends; toi aussi, à ton tour, tu en
attendras un autre!»

«Après avoir peu mangé, peu bu, beaucoup souffert, me voilà
tardivement, mais enfin me voilà au tombeau.»

N'est-ce pas l'épitaphe éternelle de tous les pauvres gens?

«L'homme était petit de taille, et l'épitaphe ne sera pas plus grande: «Théris, fils d'Aristoeos, Crétois, gît ici.» C'est bien long.»

«O terre, la mère de tous, dit Méléagre, sois légère à OEsigène, à celui qui n'était pas un fardeau pour toi.»

Depuis les Grecs le parfum s'est envolé. Nous n'avons plus cette légèreté de main, cette fraîcheur d'idées. Et pourtant nos épitaphes ont parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des Catacombes. Casta, dit à Rome une épitaphe de jeune chrétienne, et toute une vie est là, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetière de Paris, un nom: «Louise,» et rien de plus. Et l'épigramme, cette fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontré encore des initiales et point de nom: «L. V. M. V.» C'en est assez. On regarde, on songe[15].

[Note 15: Une très-belle et très-éloquente épitaphe est celle-ci, au cimetière Montmartre: X…, Polonais mort pour la liberté italienne, au service de la France.]

Mais cette simplicité est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque sous le lierre des tombeaux.

II

31 de Mayo de 2018 a las 00:39 0 Reporte Insertar Seguir historia
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