Thémidore. Par Gondart D Aucourt Follow story

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Augusto Salvador


Thémidore; ou mon histoire et celle de ma maîtresse. Claude Godard, dit d’Aucourt, marquis de Plancy, né le 16 décembre 1716 à Langres et mort le 1er juillet 1795 à Paris, est un écrivain, dramaturge et librettiste français.


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PREMIERE PARTIE


CE que je désirois depuis si long-temps, cher Marquis, s’est offert de lui-même; & je n’ai pas fait les avances du hazard. Enfin j’ai possédé la belle Rozette. Voici son portrait: jugez si je sais attraper la ressemblance.

Elle a de l’esprit, du jugement, de l’imagination, & se plaît dans l’exercice de ses talens. Faisant tout avec aisance, elle fait faire aux autres tout ce qu’elle veut. Extérieur éveillé, démarche légere, bouche petite, grands yeux, belles dents, graces sur tout le visage; voilà celle qui a fait mon bonheur: prude par accès, tendre par caractere; dans un moment son caprice vous désespere, dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses. Rozette entend au mieux le coup d’œil, elle part à votre appel, & vous rend aussi-tôt votre déclaration. Elle folâtre avec le plaisir, mais elle l’éloigne le plus qu’elle peut de sa véritable destination: goût singulier d’aimer mieux caresser un beau fruit, que d’en exprimer la liqueur!

Trois jours s’étoient passés depuis votre relation de la prise de Menin, lorsque plein de vous, & inquiet de votre santé, cher Marquis, je reçus de vos nouvelles. Je fus au Palais-Royal les communiquer à nos amis, & ensuite me promenai dans une allée un peu écartée. Je vis arriver le Président de Mondorville. Il étoit pimpant à son ordinaire; la tête élevée, l’air content: il s’applaudissoit par distraction, & se trouvoit charmant par habitude. Il badinoit avec une boîte d’or d’un nouveau goût, & y prenoit quelques légeres couches de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouilloit le visage. Je suis à vous, me dit-il en passant: je courus au Méridien. Il y fut; je fis en l’attendant quelques tours seul, & considérai avec un plaisir critique un groupe original de Nouvellistes, qui politiquoient profondément sur des choses qui ne doivent jamais arriver. Je m’approchai d’un vieux Militaire qui parloit fort haut & fort bien, chose assez rare à son espece: il fit noblement le panégyrique de notre illustre Monarque; & peut-être pour la premiere fois de sa vie il ne trouva point de contradicteur.

Le Président revint du Méridien, en grondant de ce que sa montre retardoit de quelques minutes: il promit que jamais Julien le Roy ne travailleroit pour lui, & qu’il feroit venir exprès de Londres une douzaine de répétitions. Tel qui ne veut pas que sa pendule se dérange d’une seconde, est perpétuellement en contradiction avec lui-même.

Mon cher Conseiller, me dit-il, une prise d’Espagnol? C’est ce marchand Arménien qui est là-bas sous ces arbres qui me l’a vendu. C’est un nouveau Converti: on le dit bon Chrétien; mais ma foi il est Arabe avec les curieux. Vous voilà beau comme l’Amour: on vous prendroit pour lui, si vous étiez aussi volage; mais on sait que la jeune Baronne vous tient dans ses chaînes. Votre pere est à la campagne. Divertissons-nous à la ville. Quel désert que Paris! Il n’y a pas dix femmes: ainsi celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir.

Je vous fais dîner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le plaisir fera le sixieme: il sera de la partie puisque vous en êtes. J’ai renvoyé mon équipage, & Laverdure doit m’amener une remise.

Argentine est du dîner: c’est une fille adorable; au libertinage près, elle a les meilleures inclinations du monde.

Ne reconnoissez-vous pas bien-là, cher Marquis, le Président? Il a du génie, de l’honneur, mais il tient furieusement au plaisir. La nuit au bal, à sept heures du matin au Palais: il n’est ni pédant en parties, ni dissipé à la Chambre. Charmant à une toilette, integre sur les fleurs-de-lis: sa main joue avec les roses de Vénus, & tient toujours en équilibre la balance de la Justice.

Nous sortîmes insensiblement du jardin. Laverdure n’étoit pas encore arrivé. Depuis quelque-tems nous entendions les propos de deux jeunes gens qui se confessoient mutuellement leurs bonnes fortunes, mais qui, à leur air, m’avoient bien celui de mentir au tribunal.

Nous appercevions à leurs fenêtres plusieurs Vestales, dont la réputation est excellente dans le quartier, & embaume tout le voisinage; elles étoient parées comme pour des mysteres: nous jugeâmes qu’elles ne pouvoient allumer que des feux d’artifice.

Nous considérions d’un côté de la place le Café de la Régence, si brillant autrefois; nous plaignions la maîtresse de ce lieu, qui a été forcée de fuir un époux qui ne sera jamais choisi pour servir le nectar à la table des Dieux.

De l’autre côté nous appercevions le Café des beaux Arts, Café nouveau, orné très-galamment, bien fréquenté; & qui, s’il continue, ne sera pas si-tôt le Café des Arts défendus.

La maîtresse de ce cabaret[A] étoit sur sa porte en négligé. Souvent il y a plus d’art dans cette simplicité que dans les ornemens précieux. Elle est prévenante & gracieuse: sans être belle, on plaît quand on lui ressemble. Elle est bien faite, a la peau fort blanche, parle avec aisance, & l’esprit accompagne ses reparties. A sa façon propre de se mettre on imagine qu’elle doit être sensuelle dans le particulier. Sa jambe est fine & déliée à ce qui paroît. Je connois un autre sens que la vue qui auroit plus de satisfaction à en décider.

Cependant arriva Laverdure: il descendit de carrosse; nous y montâmes. Tout est prêt, dit-il, mademoiselle Laurette & mademoiselle Argentine vous attendent; mais mademoiselle Rozette est indisposée, & vous fait ses excuses. Cette nouvelle, que Rozette devoit être de la partie, & n’en seroit pas, me rendit chagrin. J’ignorois la surprise qu’elle nous ménageoit. On s’afflige souvent de ce qui nous doit être le plus agréable dans la suite.

Le Président ne déparla pas jusqu’au logis de nos Demoiselles. Il est permis de ne pas garder le silence quand on s’exprime avec sa variété. Il n’y a pas un petit-maître ou une petite-maîtresse qu’il ne connoisse par nom, surnom, intrigues, qualités, mœurs & aventures: il sait la chronique médisante de tout Paris.

Voici, me disoit-il, ce grand Flamand au teint pâle, qui joue si gros jeu. Il est au-dessus & au-dessous de nous de toute sa tête. Voyez-vous le sage Damis au regard ingénieux & spirituel? on croiroit qu’il pense, il donne bonne idée de lui lorsqu’il ne dit mot; sa physionomie est une menteuse, & cet homme-là n’est bon qu’à être son portrait.

Vous voyez le petit Duc dans son équipage. Il joue le galant & le passionné auprès des Dames, mais on sait son goût, & l’on est persuadé qu’il triche toujours en de telles parties.

N’avez-vous pas apperçu la Comtesse de Dorigny? elle est toujours dans son vis-à-vis seule; elle court de maison en maison pour annoncer une piece que l’on donnera ce soir aux Italiens pour la premiere fois: elle dit à tout le monde qu’elle en est très-contente, & ne l’a pas lue; c’est le Secrétaire de son frere qui en est auteur, elle en jugera en faisant des nœuds. Voici le jeune Poliphonte; il court à toute bride dans son phaëton bleu-céleste: fils d’un riche Marchand de vin, il se croit un Adonis; il est bien le favori de Bacchus, mais il ne le sera jamais de l’Amour.

Je n’ose, continuoit-il, regarder la porte d’Hebert[B]; il me vend toujours mille choses malgré moi: il en ruine bien d’autres en bagatelles. Il fait en France ce que les Français font à l’Amérique, il donne des colifichets pour des lingots d’or.

Nous arrivâmes à la porte de nos Demoiselles, après avoir attendu assez long-tems: Laverdure descendit avec elles.

Pensez-vous comme moi, Marquis? Je n’aime pas qu’un Domestique soit si fort dans la confidence de mes secrets, ou de mes plaisirs. En gardant un bijou on le regarde; en le regardant de trop près on en est tenté, & quelquefois le gardien devient larron: d’ailleurs une fille qui se vend à vous par intérêt, peut se donner par goût à votre confident.

Laurette & Argentine monterent avec nous: les stores tirés, nous partons. Le Président de prendre les mains à nos compagnes, elles de lui recommander d’être sage; lui de les embrasser, elles de se défendre ou d’en faire la cérémonie. Bientôt j’eus fait connoissance, à l’exemple de mon ami: nous badinons, le tems s’écoule, nous nous trouvâmes à la Glaciere.

Le dîner étoit préparé. Donnez vos ordres à un Domestique entendu, qu’il soit le maître de votre bourse, il en fera les honneurs par-delà vos vœux: plus vous serez content, plus il y aura trouvé son avantage. Qui est-ce qui n’est pas industrieux sur le plaisir, lorsque les frais en sont faits par un autre?

La maison où nous étions est louée par le Président; on y trouve toutes les commodités désirables.

L’extérieur n’en est pas brillant, mais l’intérieur vous en dédommage. C’est au dehors la forge de Vulcain; mais le dedans est le palais de Vénus.

Ces petites maisons-là sont d’une idée charmante, le mystere en est l’inventeur, le goût les construit, la commodité les dispose, & l’élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre là que le simple nécessaire; mais c’est ce nécessaire cent fois plus délicieux que tous les superflus. On ne trouve jamais là de parens au degré prohibé, ainsi jamais de trouble. La sagesse est consignée à la porte; & le secret, qui y fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir & l’aimable libertinage.

Le dîner servi nous en profitâmes. Passez-m’en la description. Imaginez ce que peut offrir la Volupté, quand la finesse vous sert à petits plats. Je me plaçai auprès de Laurette, & le Président choisit Argentine. Laverdure nous fit attendre après la bisque; cet intervalle fut rempli par une dispute qui s’éleva sur le savant & ennuyeux Opéra de Dardanus. Déjà nous étions animés, lorsqu’on nous présenta deux entrées, auxquelles Martiolo[C] eût donné un nom très-apétissant. Ce service calma notre ardeur, & nous remit dans notre assiette & sur notre assiette.

Vous ne connoissez pas beaucoup nos deux convives; en voici une esquisse.

Laurette est encore jeune, mais moins qu’elle ne le dit, & moins aussi qu’elle ne le pense: la bonne foi des femmes est admirable sur cet article. Elle est une de ces grandes filles bien découplées, dont la taille & la jambe dénotent des dispositions excellentes pour plus d’une danse. Elle est brune, très-semillante, & se pique de faire naître des désirs.

Argentine est une grosse maman ragoûtante, qui a le nez un peu retroussé, la bouche jolie, la main potelée, & une gorge en faveur de laquelle la Nature n’a pas été ménagere. Le plaisir est sa divinité chérie; aussi lui sacrifie-t-elle le plus souvent qu’il lui est possible. Leur conversation se ressemble assez; elle est brillante lorsqu’elle roule sur la bagatelle: ces filles-là possedent bien leur matiere.

Le dîner se passa assez tranquillement; j’en fus surpris, connoissant l’humeur impétueuse du Président. J’ai toujours soupçonné que pendant un moment d’absence avec Argentine, sous prétexte de rendre visite à un cabinet nouvellement meublé de Perse, il s’étoit précautionné contre les effets du vin de Champagne. Au reste je le plains, s’il a été si long-tems sage sans préparation. Pour moi je m’apperçus bien que l’on n’est pas réservé quand on le veut. Est-ce un si grand mal de n’avoir pas un empire absolu sur la nature? On dit qu’il y a de la gloire à prendre sur elle; je trouve qu’il y a plus de plaisir à lui laisser prendre sur nous.

Déjà les propos enjoués avoient animé notre repas; quelques couplets de chansons assez libres avoient fait naître des désirs agréables, plusieurs baisers avoient, en conséquence, effleuré les charmes de nos convives, qui ne résistoient qu’autant qu’il le falloit pour se donner une réputation de s’être défendues. Nous ne songions à personne lorsque Laverdure nous annonça que l’on pensoit très-fort à nous, & nous remit une lettre de la part de Rozette.

Le Président la décacheta avec empressement: elle étoit badine, & nous félicitoit sur l’aimable désordre où elle supposoit que nous devions être, & nous avertissoit qu’avant une demi-heure elle partageroit nos amusemens. On but à sa santé; je le fis d’une façon trop marquée. Le cœur se trahit aisément, on le prend sur le fait à chaque rencontre. Cette façon découvrit à Argentine & à Laurette que je lui donnois la préférence. Toute femme est jalouse; les filles du genre de ces Demoiselles ne le sont pas précisément & en forme; mais elles ne sont point insensibles. Pourquoi, ayant des agrémens, l’orgueil ne seroit-il pas aussi leur apanage? Sans se dire mot elles se le donnerent pour empêcher que Rozette à son arrivée ne profitât de ce qu’elles avoient mérité comme premieres occupantes. Ce systême ne portoit pas à faux. En punissant l’amour que j’avois pour Rozette elles avoient deux satisfactions: la premiere de se procurer de l’amusement; la seconde d’en priver une rivale: ce dernier motif suffisoit. Les femmes font quelquefois le mal pour le mal; mais leur malice est bien industrieuse lorsqu’elle doit être récompensée par le plaisir.

On remit le dessert à l’avénement de Rozette. J’ai oublié de vous dire, cher Marquis, que c’étoit elle-même qui avoit apporté la lettre; & que, de concert avec Laverdure, elle s’étoit cachée dans un appartement voisin, d’où elle étoit témoin de ce qui se passoit dans le nôtre. Que n’en fus-je informé! j’aurois été mettre le secret de sa retraite à contribution: bien différens de vous autres Militaires, nous n’en levons que dans les pays qui nous sont les plus chers.

Quelques raisons ayant obligé Argentine à sortir, le Président lui donna la main: nous restâmes seuls Laurette & moi.

Argentine étoit en robe détroussée de moire citron, avec une coëffure qui demandoit à être chiffonnée. Laurette étoit parée, avoit du rouge & un ajustement des plus lestes. La simplicité embellissoit Argentine, & Laurette trouvoit mille avantages dans sa parure. Rien ne peut enlaidir une jolie femme; & on peut se flatter d’être passable quand on n’est point changée par l’affectation de la parure.

Le Président tardoit un peu dehors. Nous en badinâmes & rîmes entre nous de ce qui probablement ne les désespéroit pas alors. Suivant le caractere des absens, nous jugions que l’emploi de leur tems étoit leur plus sérieuse affaire; & que s’ils avoient quelque compte à rendre ce ne seroit pas d’y avoir laissé un grand vuide à remplir.

Ceux qui badinent des autres sont toujours punis. En critiquant son prochain on agit souvent de même; la morale est très-foible vis-à-vis le plaisir. Otez cette palatine, dis-je à Laurette; elle doit vous gêner. Cette garniture de robe est bien gaie. Il faut avouer que la Duchap[D] a un grand goût pour ces riens-là, si elle a le talent de vous les vendre au poids de l’or. Que vous êtes charmante, continuai-je! le vin de Chably vous a mis un feu divin dans les yeux. Votre gorge est toute couverte de poudre: que je l’ôte! J’y portai le doigt légérement; j’aurois voulu alors être un autre Jonathas.[E] Que je voie votre bague: vous avez les doigts bien pris! Je saisis sa main, je la baisai; elle prit la mienne, elle la serra: une main qui serre veut quelque chose, je lui donnai un baiser de tout mon cœur, & redoublai à plusieurs reprises, en faveur d’une belle bouche qui s’offroit toujours à mon passage. Mon ardeur augmentoit, son feu se communiquoit au mien; déjà nos yeux fixés les uns sur les autres se demandoient ce qu’ils ne peuvent qu’indiquer: nous nous approchâmes d’un canapé qui étoit auprès de nous, & vers lequel le parquet ciré conduisit, peut-être malicieusement, nos sieges. Ce fut alors que, sans rien détailler, je m’occupait essentiellement de mon devoir. Je m’oubliai comme elle; nous nous égarâmes ensemble: ce que je sais, c’est que nous tombâmes dans une espece de précipice où elle aidoit à m’ensévelir, & dans lequel je serois encore, si, au contraire de ce qui arrive ordinairement, il ne falloit pas être extrêmement fort pour y demeurer long-temps. Nous sortîmes de notre léthargie, & en rougissant de ce que nous sentions, nous désirions d’en sentir encore davantage. C’est bien-là le temps d’avoir de la pudeur! vous me la passez, cher Marquis: il n’est pas permis à un homme de Robe de penser aussi généreusement qu’un Colonel de Hussards. Nous rîmes un instant après d’avoir été si fous; mais nous en fûmes si peu fâchés, que, par un baiser mutuel, nous convînmes de recommencer au premier moment à perdre la raison.

Argentine rentra en bon ordre: elle étoit en habit de combat, & se mit à éclater de rire en regardant la robe de Laurette qui avoit l’air d’avoir été de quelque partie. La physionomie n’est pas toujours trompeuse. Elle plaisanta sur ses yeux, sur les miens, & se tournant vers le canapé & l’examinant avec soin, elle assura que si je faisois une carte des lieux où j’aurois combattu, celui-ci seroit marqué en rouge. Pourquoi, disoit-elle d’un ton ironique, n’a-t-on point de foiblesses sans que les autres s’en apperçoivent? La faute se peint dans les yeux; voyez les miens, ne sont-ils pas le miroir de l’innocence? Apparemment que pour cette fois Argentine nous avoit fait faire un jugement téméraire, ou plutôt qu’elle n’étoit troublée que lorsqu’elle avoit combattu dans les regles. Défaites-vous de ces ajustements superflus, dit-elle à Laurette; restez en corset, comme je m’y suis mise: puisque nous passons ici la journée, il ne faut point de cérémonies; vos graces en seront plus aimables en négligé. Montez en haut & arrangez proprement tout sur le lit; mais de graces ne réveillez pas le Président, qui repose sur la duchesse. Laurette suivit le conseil, comme il étoit bon: elle s’aperçut qu’on ne le lui avoit donné que par quelqu’intérêt. Quelle est la femme qui soit bien aise que sa rivale soit plus brillante, & aide à la rendre telle? Aussi en nous quittant retourna-t-elle malicieusement la tête à plusieurs reprises. Les maîtres dans un art en savent tous les secrets.

C’est à moi à qui vous avez affaire maintenant, beau Conseiller, dit alors Argentine, sans autre préambule: elle avoit déjà fermé la porte, & fait un petit saut de caractere. Je vous aime, le tems est court, le Président n’a fait qu’effleurer la matiere; il a commencé le combat, il faut que vous vainquiez pour lui. Ce canapé n’a-t-il pas été témoin de votre courage? Il est poudreux; mais je crains peu la poussiere: elle est honorable lorsqu’elle est prise au champ de bataille. Elle dit, elle m’embrasse, je lui rends avec vivacité; elle m’entraîne où j’allois assurément très-volontiers. Rien n’est tel qu’une femme qui a du tempérament, & qui a été frustrée dans son attente. Ce n’est plus goût, c’est passion; ce n’est plus transport, c’est fureur: je ne crois pas qu’il y ait quelque chose dans le monde de plus vif que la possession d’un objet de ce genre. Bref, j’attaquai une place qui s’étoit offerte à moi: combattant avec courage, & vainqueur avec gloire, j’étendis mes conquêtes dans un climat dont on m’avoit facilité les entrées. Argentine & moi sortîmes de notre ébat très-satisfaits; & si elle ne fut pas surprise de ma valeur, elle eut lieu de s’en glorifier. Que Rozette vienne présentement, disoit-elle, je lui souhaite beaucoup de satisfaction: nous serons amies ensemble, & je vous prie même de lui témoigner combien je l’aime. Jugez, cher Marquis, si Argentine m’avoit laissé les moyens de lui témoigner quelque chose.

Cependant arriva Laurette. Ce canapé est contagieux, on ne peut en approcher sans s’en ressentir, dit-elle: voyons aussi vos yeux, Argentine; & les votres, Conseiller? Cela suffit: il faut avouer que ma bonne amie est bien tranquille; elle ressemble au grand Condé, qui n’étoit jamais d’un plus grand sens-froid qu’au milieu d’une bataille. Le Président repose, vuidons cette bouteille de Frontignan pendant son sommeil. Vous êtes pensif, cher Conseiller: vous avez un air respectueux; il ne faut marquer du respect aux Dames que lorsque vous ne pouvez pas leur en manquer.

Cependant la conversation tomba sur la lecture; ressource d’un homme fatigué, & de femmes qui n’ont pas encore songé à médire. On parla beaucoup du Roman d’Acajou[F]: je trouvai que l’Epître Dédicatoire au Public étoit ce qu’il y avoit de plus raisonnable dans le Livre. Nos Demoiselles firent l’éloge de l’Auteur, louerent sa facilité à parler, & son esprit sur toutes sortes de matieres. Argentine qui est de ses amies, dans les transports de son affection pour lui, nous assura que, par cascade, elle avoit assez de crédit pour le faire recevoir à l’Académie Française.

La conversation est bientôt épuisée, lorsqu’elle roule sur le mérite d’un Auteur. Nous discourûmes de modes, de dentelles, d’étoffes, & par gradation nous commencions à mettre Rozette sur le tapis, lorsqu’elle entra elle-même & nous surprit agréablement par sa présence. Je me levois pour aller au-devant d’elle, elle m’arrêta; & après un salut de joie, elle fit le tour de la table, & nous donna à tous un baiser sur le front avec un certain petit bruit des levres, qui est ordinairement l’écho du plaisir.

Elle nous découvrit tout le mystere, & nous apprit qu’il y avoit long-tems qu’elle étoit dans la chambre voisine; elle nous récita nos propos, & nous décrivit nos aventures: elle compta même les minutes que j’avois occupé avec Argentine; & en connoisseuse elle m’assura que j’avois été trop long-tems pour peu, & trop peu pour beaucoup. On en fit juge Argentine: un seul mot de sa part fit mon éloge.

Rozette étoit sans panier, avec le plus beau linge du monde; une chaussure fine, & une jambe dont elle sait tirer mille avantages. Le Président dort, s’écria-t-elle! veillons. Le dessert a été réservé pour mon arrivée; remplissons sa destination: tâchons qu’il n’en reste rien; & que pour la premiere fois le Juge n’ait que les écailles de l’huître. Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, à chanter, à faire partir les bouchons, & à casser des verres & quelques porcelaines.[G] C’est le goût des Dames de condition: depuis le départ des Officiers pour l’armée, elles font les petites-maîtresses, & se plaisent dans des soupers où l’on fait carillon. Elles trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une table, ou à jetter des chaises par les fenêtres: les filles du monde n’ont-elles pas droit de copier, dans ces expéditions, les jeunes Marquises, puisque celles-ci les copient dans leurs intrigues? Je tirai de ma poche ma flûte: Laurette s’en saisit; & comme elle en joue passablement, elle préluda par des roulades, & nous donna des airs assez touchants. Rozette prit cet instrument à partie, & soutint que la façon d’en tirer des sons étoit indécente: elle blâma les coups de langue, & soutint que jamais le sexe ne devoit toucher à une flûte en compagnie. Où la morale alloit-elle se loger? Dans le fond, il est vrai de dire qu’il est certaines choses dont une femme ne doit jamais faire savoir qu’elle sait faire usage.

Rozette, après ses réflexions sur ma flûte, parla de son état. C’est l’ordinaire qu’après certaines parties, lorsqu’on a, pour ainsi parler, épuisé le plaisir, on se jette sur les embarras de la vie, ou sur les obligations de la nature, & ses malheurs. Quelle destinée pour la philosophie d’être fille en quelque sorte du libertinage! Rozette fit une comparaison de ses pareilles avec les Abbés, qui n’étoit pas sans ressemblance.

Les uns, disoit-elle, débutent dans le monde par un air de modestie & de pudeur; les autres par une affectation de cagotterie. Nous regardons les hommes à la dérobée; les Abbés dévorent les femmes sous leurs grands chapeaux. Les hommes viennent nous chercher; les femmes se glissent vers nos Messieurs. Nous ruinons nos amants; ils font fortune par le moyen de leurs maîtresses. Nous sommes dans l’opulence tant que nous sommes jeunes; les autres ne deviennent à leur aise qu’en vieillissant. Nous sommes sages & quelquefois saintes sur la fin de nos jours; les Abbés au contraire sont plus libertins sur le déclin des leurs. La nécessité fait notre vocation, l’intérêt fait presque toujours la leur. On ne donne au monde que ce qu’il y a de mieux; & l’Eglise a ordinairement le rebut de la nature. Nous sommes dans l’état deux êtres indéfinissables qui ne tiennent à rien & se trouvent par-tout, qui ne sont pas nécessaires, & dont on ne peut se passer. Elle nous détailla ensuite quelques aventures qu’elle avoit eues avec de très-graves Ecclésiastiques, & qui nous amuserent beaucoup. Je les passe sous silence, cher Marquis, ayant un frere Chanoine, & un autre Abbé Commandataire: je ne veux pas qu’il soit dit que j’aie révélé le secret de l’Eglise.

Le Président se réveilla, descendit, & vit Rozette avec surprise. Il vola vers elle, l’embrassa, & se mit vis-à-vis pour la contempler à son aise.

Le repos l’avoit rafraîchi: un verre de liqueur le remit en humeur, la compagnie lui donna de l’audace; & se sentant fort, il défia ma foiblesse. Je fus humilié, je le confesse: Argentine & Laurette triomphoient intérieurement. Mes yeux se tournerent du côté de Rozette, & lui demandoient pardon de ce qui m’arrivoit, ou plutôt de ce qui ne m’arrivoit pas. Elle en parut touchée: un malheur qui arrivoit en sa compagnie l’en rendoit presque participante.

On me badina, on me tourna en ridicule. Le Président jouissoit de mon trouble; & fier d’un instant de valeur; orgueilleux dans la prospérité, il me félicitoit ironiquement sur mes exploits du canapé.

Rozette se sentit piquée en ma personne, & vit bien que les deux convives défioient ses charmes. Elle eût bien voulu faire un coup décisif; mais après ce qu’elle avoit vu de moi, elle appréhendoit pour son honneur. La plaisante circonstance que celle où on le perd en le gardant! Elle ne savoit pas si, nouvelle Aurore pour les attraits, elle en auroit la puissance en faveur d’un nouveau Titon[H], qu’elle n’avoit pas réduit à cet état de foiblesse.

Elle me fit un souris pour tenter l’entreprise; j’y répondis: elle examina mes yeux, & surprit dans mon regard le présage de sa gloire à venir. Elle but à la Déesse de la Jeunesse, prononça quelques mots mystérieux, & après trois mouvements magiques elle fit voir son triomphe. On lui donna de grandes louanges & on convint, malgré la jalousie, que la fleur qu’elle avoit fait éclorre lui appartenoit, & qu’elle en devoit faire un bouquet pour mettre à son côté.

On se leva de table. Après quelques tours de jardin on fit un Médiateur. Le Président gagna beaucoup: il jouoit d’un bonheur sans égal. Rozette en étoit outrée; ce n’est pas aux cartes où elle est belle joueuse: elle nous répéta souvent qu’elle étoit en péché mortel, parce qu’elle ne voyoit pas un as noir. Cependant elle trichoit suivant le talent qu’elle en avoit reçu. Argentine, que je conseillois, l’imitoit au mieux. Le Président s’en appercevoit & en rioit sous cape. Il sait comme vous & moi que toute femme triche, & que même lorsqu’elles veulent être fidelles l’habitude suplée à leur intention. Le souper fut délicat. Notre cuisinier se surpassa, & le Président en tira vanité. En effet, c’est-là ce qu’on appelle un homme essentiel: n’est-il pas plus estimable qu’un bel esprit mathématicien, qui pique réguliérement votre table? Celui-ci vous mange, & l’autre vous fait manger.

Rozette & Argentine firent l’amusement du repas, par une infinité de chansons plus jolies les unes que les autres, qu’elles débitoient à l’envi. Laurette excitoit à boire & faisoit circuler la joie avec la mousse qu’elle excitoit dans les verres.

Il est des bornes à tout, même à la folie. Le Président devint rêveur, Laurette le fit sortir pour le distraire, & le conduisit au jardin. Semblable guide étoit propre à l’égarer. Apparemment qu’ils se fourvoyerent en chemin, & tomberent dans quelques broussailles, car nous remarquâmes que la rosée avoir gâté la robe de celle qui, je crois, n’étoit point sortie pour examiner les étoiles.

Je ne réussis pas à engager Rozette de venir avec moi, elle savoit que je tenois d’elle mon rajeunissement, & elle ne vouloit pas que je lui remisse son bienfait. Qu’un cœur né généreux souffre lorsqu’on lui interdit les moyens de témoigner sa reconnoissance!

Le souper fini nous montâmes en carrosse: le Président étoit revenu de ses vapeurs. Il le prit sur un ton gai, & nous dit de très-plaisantes choses. Son libertinage est ordinairement à fleur d’esprit.

A peine étions-nous placés, arrivent dix personnes & un grand bruit avec elles. On appelloit le Président par son nom, & on lui demandoit de loin sa protection. Je mets la tête à la portiere: le Président regarde aussi. Ah! Monseigneur, s’écria un vieillard avec une voix cassée, voici ma femme: (c’étoit une grosse laide, tout bourgeonnée, autant que je pus voir à la lumiere de deux lanternes.) Nous nous recommandons à votre bonne justice: notre procès se juge demain. Il s’agit..... Le vieux Plaideur n’alloit-il pas nous détailler son affaire; & ses voisins, qui l’accompagnoient, n’alloient-ils pas aussi tous crier ensemble, lorsque le Président leur dit en fureur: qui diable vous a donné l’idée de venir ici? Pardon, s’écria la troupe: Monseigneur, nous vous avons reconnu pendant que vous étiez dans le jardin, & nous sommes tous montés au grenier pour avoir l’honneur de vous voir. Voici un Mémoire dressé à la hâte, Monseigneur, continuoit le Nestor de ce village; j’espere en votre bonté. Donnez, donnez, reprit le Président: bon jour, & fouette, cocher. Le Seigneur vous maintienne en santé, s’écria la bande importune, & qu’il vous donne une longue vie. L’écho du voisinage, selon sa coutume, répéta, à faire rire, pendant un quart-d’heure, les dernieres syllabes du souhait. Que le Diable vous emporte, ajoutoit le Président: voilà-t-il pas une belle heure pour entendre des causes? La chicane vient nous déterrer dans des endroits où je serois très-fâché que la Justice me rencontrât jamais.

Argentine se trouva assise sur mes genoux. Rozette m’avoit rétabli dans mes anciens droits, & je m’en appercevois bien dans la position présente. Elle étoit à mon côté & veilloit de près à ma conservation. Argentine est méchante; malgré les amitiés qu’elle faisoit à Rozette, elle ne fut pas contente qu’elle n’eût ravi, même à perte, à sa rivale ce qui lui appartenoit à titre de droit féodal. La nuit me cacha ce qui se passoit entre Laurette & mon ami, ainsi je serai aussi discret que son ombre. Descendu chez nos Demoiselles, qui ce soir couchoient dans la même maison, nous les vîmes se mettre au lit, & après quelques jeux de mains très-superficiels, nous leur souhaitâmes un bon soir verbal, & nous nous retirâmes chez nous. En embrassant Rozette je lui fis promettre qu’elle me recevroit bien le lendemain.

De quatre jours je ne vis le Président. Ce qui m’est arrivé pendant cet intervalle n’est pas indifférent: sans être romanesque, il a le singulier des aventures de ce genre.

Toutes les fois que je songe à Rozette je ne puis comprendre comment on peut aimer par inclination une fille qui par son état est obligée de se livrer au premier qui en essaie la conquête. Je ne comprends pas aussi, par la même raison, comment une honnête femme peut s’attacher à un jeune homme, qui certainement ne cherche qu’à voler de conquête en conquête, & s’attache rarement même à celle qui a le plus de mérite. Le cœur de l’homme est bien aveugle: il sent qu’il l’est, & qu’il lui faut un conducteur; il va chercher l’Amour, qui est aussi aveugle que lui, & tous deux se précipitent dans l’abyme.

J’étois fatigué en rentrant chez moi. Je me couchai, & rêvai de Rozette pendant toute la nuit. Ma premiere occupation à mon réveil fut d’envoyer savoir des nouvelles de sa santé; en quoi je fis mal: cet ordre, que je donnai à un Domestique que je ne connoissois pas à fond, coûta pour quelque tems la liberté à ma nouvelle amie, & pensa me faire à moi-même de très-mauvaises affaires. J’en reçus pour réponse, qu’elle étoit en parfaite santé; & comme elle n’imaginoit pas que je fusse assez imprudent pour me servir d’un laquais dont je ne serois pas sûr, elle me fit dire qu’elle m’attendoit avec impatience; mais à condition que je serois aussi modéré que si je sortois du carrosse avec mademoiselle Argentine. La Fleur me rendit mot pour mot ce qu’il tenoit de Rozette: il profita de ce qu’il avoit appris; & dans le tems qu’il faisoit mes affaires auprès de la maîtresse, il poussa les siennes auprès de sa suivante, & fut cause de beaucoup de malheurs. Vous apprendrez par la suite le tour qu’il me joua; comment, pris en flagrant délit, il fut conduit en une maison de force, où je veux qu’il reste encore plus de deux années révolues. Vos Domestiques sont toujours vos espions; il faut quelquefois être le leur.

Charmé de la réponse de Rozette, je montai dans mon carrosse & me fis conduire au Luxembourg: je renvoyai mes gens, & un instant après m’enfermai dans une chaise à porteur & arrivai où j’étois attendu. Rozette étoit à sa fenêtre, dès qu’elle m’eut apperçu elle vint au-devant de moi. Quand on est amoureux une bagatelle est sensible: une prévenance de la part d’une jolie femme est quelque chose de divin pour un jeune homme.

Rozette étoit coëffée en négligé, & avoit un désespoir couleur de feu; un corset de satin blanc, par-dessous une robe brodée des Indes, pressoit un peu sa gorge, &, faute d’une épingle, en laissoit appercevoir tous les charmes. Je me jettai à son cou, je l’embrassai avec transport. Nous nous reposâmes un moment, & je ne pouvois me lasser de lui donner des marques de mon amour. Ses mains, sa bouche, sa gorge, tout eut un compliment & mille baisers. Sa satisfaction mit le comble à la mienne.

Dînons-nous, lui dis-je? Sans doute, reprit-elle; & fit venir sa cuisiniere, à qui elle recommanda la propreté & de la promptitude.

Cependant je pris ma bonne amie sur mes genoux. Mes mains ardentes s’émancipoient-elles; elle réprimoit soudain leur ardeur. Vous vous fatiguez, mon cher ami, me disoit-elle; soyez sage. Voilà mes jeunes gens, leur feu part comme un coup de pistolet & s’évapore en fumée. Soyez plus modéré, mon cher cœur, dans peu vous aurez besoin de ces transports. Sa voix me persuadoit, je restois tranquille; elle me donnoit un baiser pour récompenser mon obéissance, & ce baiser m’en faisoit manquer à l’heure même. La situation où nous étions étoit singuliere. Vous vous souvenez, Marquis, du tems où nous travaillions en Salle d’Armes chez Dumouchelle.[I] Supposez que Rozette est le maître, & moi l’éleve.

Toujours les armes en état, je me présentois de bonne grace: j’avançois, elle badinoit contre mes appels; quelquefois elle se laissoit effleurer ou le sein, ou le bras, ou le côté; tierce, quarte, seconde, elle étoit à tout, & rioit en prévenant toutes les feintes dans mes yeux. Tantôt elle rompoit la mesure & alloit rapidement à la parade: plus d’une fois elle courut au désarmement. Jamais je ne pus la toucher à l’endroit où j’avois fixé mon triomphe. Je sortis fort fatigué de cet assaut, où j’avois à la fin perdu beaucoup sans qu’elle en profitât. Cela s’appelle un combat en blanc: il n’y a que des enfans, ou des poltrons, qui puissent s’en amuser.

Nous nous mîmes à table. Je me piquai contr’elle, & fus vingt fois sur le point de me retirer. J’attribuois à mépris de sa part son peu de complaisance. Je la haïssois; je la détestois: elle me regardoit, & j’en redevenois passionnément amoureux.

Je ne restai pas long-tems à table; j’avois mon dessein: le voyageur curieux d’arriver ne s’amuse pas à considérer les prairies qui se trouvent sur son passage.

Rozette savoit la carte de mon voyage, elle m’avoit vu mettre le doigt sur l’endroit où je prétendois arriver, & avoit résolu de me donner quelque distraction en chemin. Sans m’avertir elle avoit fait venir une de ses bonnes amies, qui en pareille rencontre avoit coutume de lui servir de second. C’est la premiere fois qu’une femme ait choisi une autre femme pour lui faire la galanterie d’une bonne fortune qui lui appartenoit.

Nous rentrâmes dans le cabinet, Rozette me devançoit. Nous en étions aux explications, & une glace qui répétoit notre attitude me la rendoit plus chere en en doublant la perspective. Un de ses bras étoit derriere ma tête, la sienne penchée sur mon estomac, son autre main étoit saisie de ce qu’elle craignoit; les miennes errantes s’amusoient à des emplois qui ne se décrivent pas. Ses jambes badinoient auprès d’un ennemi, qui n’en étoit pas un pour elle. Avez-vous vu, Marquis, un tableau de Coipel[J], dans lequel une Nymphe, couchée sur un lit de fleurs auprès de Jupiter, se plaît à manier son foudre. Nous étions une copie de ce chef-d’œuvre. J’étois dans une position si agréable que je n’osois en sortir, & elle étoit si voluptueuse qu’elle me faisoit sentir qu’il y en avoit une autre qui l’étoit davantage. Je la demandai, on me la refusa; je voulus la ravir, on me disputa la victoire: j’allois triompher lorsque mademoiselle de Noirville entra. Vous ne pouvez être sage, me dit alors Rozette en élevant la voix, & feignant d’avoir été surprise. Savez-vous que je me fâcherai à mon tour? Je m’étois levé par politesse; elle s’esquiva alors, & en fermant la porte à la clef elle me laissa avec la nouvelle venue dans un déshabillé qui annonçoit ce que j’avois voulu faire. Je fus un peu surpris. Mademoiselle Noirville me pria de n’en point être troublé; mais sur-tout de ne lui en pas vouloir sur son arrivée, qui sembloit ne me pas mettre à mon aise. Je n’y étois que trop; mais c’est qu’on n’y est jamais avec les personnes que l’on ne connoît pas. Je me laissai toucher par la douceur de sa voix; je l’envisageai, & mes regards tomberent sur une des plus jolies brunes de Paris. Le désordre où j’étois présentoit de lui-même le sujet de la conversation: elle le saisit, & le tournant en fille d’esprit à mon avantage, elle me félicita sur ce que sans doute j’avois exécuté avec Rozette. Ses discours sinceres & ambigus, gracieux & ironiques, me mirent dans l’embarras de m’expliquer; mais comme elle continuoit de parler, je fus forcé par politesse de lui répondre. On n’est pas hardi quand on a quelque chose sur la conscience. Je n’étois plus dans un état présentable, & mes réponses se sentirent de ma foiblesse. Je m’en apperçus moi-même. Il est des momens critiques, où les plus grands guerriers font mauvaise contenance. Insensiblement notre conversation tomba sur ce qui venoit de m’arriver, mes yeux sur les appas de la nouvelle Nymphe, & ses regards sur un endroit qui étoit alors extrêmement respectueux. De propos en propos elle m’avoua qu’elle ne reconnoissoit point Rozette dans cette conduite, & ne concevoit point ses idées de chagriner un galant homme, dont la figure seule étoit capable de désarmer la plus cruelle, & qui certainement étoit fait pour remplir le présage de sa bonne mine. Cette fille étoit bien dressée, elle parloit à l’esprit avec art, & ses charmes se rendoient maîtres de mon cœur. Les louanges qu’elle me donnoit tomboient sur un article dont tout le monde est charmé de se prévaloir. Détaillant le caractere de sa bonne amie, elle en faisoit, par forme de conversation, une critique approchante de la satyre. Elle en vint à me confesser que, vis-à-vis de moi, en telle situation, si sa foiblesse ne plioit pas, l’espoir certain du plaisir détermineroit son obéissance; la gloire d’être inexorable ne valant pas la joie intérieure que l’on goûte à ne la pas être. Elle embellit cette morale en fille qui en espéroit du fruit. Cependant elle s’étoit approchée de moi, & en regardant mon ajustement: serrez, Monsieur, dit-elle, ce que j’entrevois là-dessous; vous m’exposez-là une tentation & à une tentation; & en voulant elle-même écarter cette tentation, elle en fit naître en moi pour elle une des mieux conditionnées. De degrés en degrés mademoiselle de Noirville me mit hors de moi-même. Je prends feu aisément: la moindre étincelle embrase une matiere combustible, & l’embrasement consume indifféremment tout ce qui se trouve à son passage. Bref, mademoiselle de Noirville remplit la place de Rozette, en tint presque lieu chez moi dans des embrassemens que serroit la passion; je ne songeai qu’au sacrifice, & peu à la Divinité: ce que j’éprouvai, c’est qu’à quelque Dieu de l’Univers que l’on adresse ses vœux, il y a une satisfaction sensible à mettre des présens sur un autel.

Rozette rentra alors, & mademoiselle de Noirville, que j’ai connue depuis, qui étoit venue-là comme une machine, s’en retourna de même. La plaisante figure que celle que je faisois alors en présence de Rozette! Elle savoit ce qui étoit arrivé, & elle avoit d’avance calculé cette éclipse. Elle étoit à un coin de la chambre, & moi à l’autre. Nous n’osions nous approcher. Qu’étoient devenus ces momens où nous nous serions si volontiers confondus ensemble? Elle me fit mille reproches; mais avec cet air sévere & gracieux, & de ce ton insinuant qui vous peint votre faute sans vous la nommer: elle m’offroit à penser & me prêtoit un cadre vuide où je pouvois moi-même placer mes solides réflexions. Elle me fit remarquer que les femmes étoient bien folles de compter sur le cœur des hommes, dont l’unique but n’est jamais que de satisfaire leurs passions. Qui n’auroit pas goûté cette morale dans sa bouche? Mais la façon dont elle la débitoit excitoit en moi pour elle les mêmes passions contre lesquelles elle déclamoit avec tant de grace.

De la morale au plaisir il n’est souvent qu’un pas. Au milieu des avis que me prodiguoit si libéralement Rozette, je lui demandai si le soir je pourrois venir souper avec elle; & pour déterminer son consentement, je lui fis la galanterie d’une navette garnie d’or. Elle aime à faire des nœuds, ainsi elle reçut mon présent, & me confessa que, malgré mes infidélités, elle m’aimoit toujours. Un bijou présenté à temps attendrit bien une ame: si les Dieux se gagnent par des offrandes, pourquoi de simples mortelles y seroient-elles insensibles?

Je la quittai avec peine. Retourné à la maison, j’y trouvai mon pere, auquel je fis un détail de ce que je n’avois pas vu la veille à l’Opéra & le soir aux Tuileries. Il sut en un moment l’histoire circonstanciée de mille aventures qui n’étoient certainement point arrivées. En pareilles circonstances il faut d’autant plus raconter de choses qu’on en a moins vues. Je lui dis que j’étois prié à souper en ville, & que la partie étoit indispensable. Je lui nommai une maison qu’il ne connoissoit point ni moi non-plus. Mon pere est bon, peu défiant, s’en rapporte à moi, & m’aime extrêmement, comme étant le dernier fruit de son amour avec ma mere, & à qui ma naissance a coûté la vie. Je me fis conduire au Marais, renvoyai mon équipage, & ordonnai au Cocher de se trouver à côté de l’hôtel de Soubise à une heure du matin au plus tard. J’espérois effectivement m’y rendre. Ne comptons jamais sur l’avenir. Les Domestiques partis, je monte dans un Fiacre. Je ne sais pourquoi le coquin, qui étoit cependant sur la place, ne vouloit point marcher: je fus obligé d’en venir à des extrêmités. Il me servit enfin. Il étoit marqué au numéro 71, & à la lettre X.

Vous verrez, cher Marquis, que ce numéro va jouer un grand rôle; ainsi ne soyez pas étonné que je m’en souvienne si bien.

En passant pardevant un Café, ce nombre impair fit perdre une grosse somme à des particuliers qui jouoient à pair ou non sur le chiffre du premier Fiacre qui passeroit. Avant que le Fiacre fût à portée de laisser voir son numéro on eut celle de considérer celui qui étoit dedans. Les perdans & les gagnans se ressouvinrent du chiffre & de la lettre, & n’oublierent pas celui qui étoit dans la voiture. Ainsi, cher Marquis, les événemens de la vie dépendent d’une circonstance à laquelle on n’a jamais pensé, & qu’il est impossible au plus fin de prévoir.

J’arrivai chez Rozette, qui commençoit à s’impatienter de mon délai. Elle me reçut avec empressement; soit qu’elle eût pris de l’amitié pour moi, soit que ma libéralité lui eût plu, elle se préparoit à une généreuse reconnoissance. Elle m’obligea de mettre la robe de chambre que j’avois fait porter chez elle, & voulut que je me misse à mon aise, étant dans le pays de la liberté. Elle s’étoit coëffée de nuit, & sa garniture de dentelles, en pressant un peu ses joues, faisoit un office qui lui donnoit de belles couleurs. Un mouchoir politique couvroit sa gorge; mais il étoit placé d’un air qui demandoit qu’on ne le laissât pas à sa place. Elle n’avoit qu’un corset de taffetas blanc & un jupon de même étoffe & de pareille couleur: sa robe, aussi de taffetas bleu, flottoit au souffle des zéphirs.

Le souper n’étoit pas encore prêt. Nous entrâmes dans sa chambre. Les rideaux du lit étoient fermés, & les bougies placées sur la toilette, de sorte que la lumiere ne réfléchissoit pas sur toute la chambre. Nous passâmes vers le côté obscur. Je me jettai sur un fauteuil, & la tenant entre mes bras, je lui tenois les discours les plus tendres. Elle y répondoit par de petits baisers & par des caresses délicates: ainsi peint-on les colombes de Vénus. Tu veux donc, dit-elle après quelques instants de recueillement, que je te donne du plaisir? Petit libertin! N’allez pas faire venir mademoiselle de Noirville, lui repliquai-je. Non, non, ajouta-t-elle, ce n’est plus le tems: j’ai eu mes raisons pour le faire; d’autres circonstances exigent d’autres soins. En discourant ainsi, & badinant toujours, nous gagnâmes le lit: je l’y poussai délicatement, en la serrant entre mes bras. Approchez ces deux chaises, dit-elle, puisque vous le voulez absolument. J’obéis. Elle mit ses deux jambes dessus, l’une d’un côté, l’autre de l’autre, & sans sortir de la modestie, sinon par la situation, elle m’agaça par mille figures.

Mes mains ardentes écartoient déjà le voile qui... Tout doucement, beau Conseiller, dit-elle! donnez-moi ces mains-là, je les placerai moi-même. Elle les mit sur deux pommes d’albâtre, avec défense d’en sortir sans permission. Elle voulut bien elle-même arranger le bouquet que je destinois pour son sein. Elle m’encouragea alors avec un signal dont vous vous doutez: je croyois qu’elle agissoit de bonne foi. En conséquence je me donnois une peine très-sincere pour parvenir à mes fins; elle faisoit semblant de m’aider: la simplicité étoit chez moi, & la malice dans toute sa conduite.

Fatigué, je la nommois cruelle, barbare. Nouveau Tantale, le fruit & l’onde fuyoient à mon approche.

Cruelle, barbare, reprenoit-elle! vous serez puni tout à l’heure. Alors elle se saisit du bouquet que je lui destinois; puisque l’on m’insulte, continuoit-elle, en prison tout à l’heure. Effectivement elle l’y conduisit: mais je ne sais si ce fut de chagrin, ou par quelqu’autre motif, le prisonnier à peine entré, se mit à pleurer entre les deux guichets.

Nous entendîmes qu’on avoit servi, & nous nous transportâmes, sans dire mot, où la volupté nous attendoit avec ses apprêts. Notre conversation fut assez vague & sage. Quand, dans un tête-à-tête, deux personnes comme nous s’entretiennent de choses indifférentes, c’est une preuve qu’il s’en est passé qui ne l’étoient pas.

Le souper fini, je ne jugeai pas à propos de m’en retourner, & sans me soucier de mon équipage qui m’attendoit, ni de mon pere, ni de personne, je demandai à Rozette une retraite pour cette nuit: elle me l’accorda en me faisant jurer que je serois sage. Ne savoit-elle pas bien qu’un jeune homme ne peut contracter vis-à-vis d’une jolie femme avec qui il doit passer la nuit?

Cependant Rozette étoit devenue extrêmement gaie, & faisoit mille folies dans la chambre. Tantôt elle montoit sur la commode, & vouloit que je la portasse sur mes épaules; tantôt elle sautoit d’une chaise à l’autre & contrefaisoit les tours des danseurs de corde. Tantôt, levant son jupon jusqu’aux genoux, elle passoit un entrechat & me prioit d’examiner sa jambe, qui effectivement est faite à ravir. Elle découvroit de loin sa gorge, puis la recouvroit, & faisant l’éloge de ce qui étoit caché, elle me promettoit que je n’en profiterois jamais. Puis, elle prenoit son chat, & lui tenoit les discours les plus plaisans & les plus singuliers. Elle alloit ensuite chercher des liqueurs, m’en présentoit, en buvoit, n’en buvoit pas, me prenoit entre ses bras comme un enfant, & me couvroit de caresses. En un mot, elle fit mille folies que les graces ne désavoueroient point. Le lit se trouva préparé & nous invita à prendre du repos. La lumiere retirée, les rideaux fermés, croyez-vous, cher Marquis, que je me sois abandonné au sommeil? Pétrone fait la description d’une nuit qu’il passa délicieusement; celle-ci est fort au-dessus: quand ce ne seroit que parce qu’un honnête homme n’ose pas se vanter de l’une, & qu’il faut être bien homme pour avoir goûté autant de plaisir que j’en ai eu pendant l’autre. Tout ce que l’art peut inventer fut mis en usage: nous avions la nature à nos ordres. Le moindre obstacle eût nui à nos empressemens, on écarta tout: nous donnâmes l’exclusion à une feuille de rose.

Nous entrâmes en conversation. Rozette, malgré ses promesses, n’essayoit-elle pas encore d’éluder mes entreprises? J’allois uniment à mon but, & elle vouloit m’y conduire par des détours.

Hors d’elle-même, comme je m’en appercevois bien, elle n’en perdoit cependant pas la tête; & après avoir épuisé six fois mon ardeur, elle n’en avoit éprouvé superficiellement que l’elixir. Sans avoir joui précisément, j’avois eu le plaisir de la possession. Je ne pouvois me glorifier d’avoir obtenu ce que je désirois; je ne pouvois être fâché de ne l’avoir pas obtenu: l’art de Rozette m’avoit fait illusion; c’est une vraie magicienne en amour.

Le jour arriva, & Morphée me procura du repos. A mon réveil je trouvai la table couverte; je dînai de grand apétit. Les fatigues de la nuit m’avoient épuisé. Souvent on est plus incommodé d’une promenade que d’un long voyage.

L’après-dînée se passa encore en badineries. Les amans ne s’ennuient jamais: le tems fuit, & leurs plaisirs renaissent.

Cependant on étoit fort inquiet chez mon pere. Une affaire arrivée à un jeune homme de famille dans une maison de jeu faisoit appréhender quelque chose de semblable à mon égard. Mon absence étoit d’autant plus singuliere que je n’avois encore donné aucune occasion au reproche que l’on pouvoit ici me faire. Un pere tendre craint tout pour un fils dont il n’a jamais reçu aucune occasion de craindre. Un ami, nouvelliste de profession, & qui racontoit ordinairement toutes les anecdotes de Paris, fut chargé de s’informer si on n’avoit pas entendu parler de moi. Il s’acquitta de la commission. On lui dit dans le Café pardevant lequel j’avois passé que dans le numéro 71, qui couroit à toute bride, on avoit apperçu un jeune homme, & qu’au train dont il alloit il y avoit quelque partie fine au bout de la course. Quoiqu’on ne pût faire le portrait de celui qui étoit dans le Fiacre, cet ami soupçonnant à tout hazard que c’étoit moi, le rapporta à mon pere, qui en fut persuadé.

Sans perdre de tems, mon pere & son ami montent en carrosse, vont de place en place demander le numéro 71, & ne le rencontrerent nulle part: il étoit allé à Saint Cloud, d’où il ne devoit revenir que le soir. Un embarras ne va jamais sans un autre, & les inconvéniens font une chaîne. La ressource de mon pere fut d’attendre que le Fiacre fût de retour à son logis: on le lui avoit enseigné au bureau.

Lafleur, dès le matin, avoit été chargé de me déterrer: il se doutoit du lieu de ma retraite, & s’en inquiétoit peu, sachant que j’étois chez quelque amie. Il avoit reçu un louis pour les frais de la recherche, il l’employa à se divertir, au lieu de venir me donner avis de ce qui se passoit, & d’épargner par-là à mon pere & à moi la douleur de ce qui arriva par la suite. Cependant il vint chez Rozette: sa suivante lui avoit plu. Je lui demandai comment il avoit appris où j’étois, & pourquoi il venoit; si mon pere n’avoit point d’inquiétude de mon absence. Il répondit à tout très-juste, m’assura qu’il avoit fait mes affaires au mieux, qu’il avoit dit que j’étois rentré à quatre heures, & que sur les dix heures du matin madame la Comtesse de Mornac m’avoit envoyé prier de passer à sa toilette, & que probablement, à ce que le Valet de chambre lui avoit dit, j’y passerois la journée & serois d’un grand souper à Auteuil: que mon pere avoit dîné chez le Premier Président, & qu’il devoit y assister à un conseil pour une affaire survenue de la part de la Cour. Je fus content de ce qu’il me disoit; je le regardai comme un domestique impayable: il reçut un louis pour ses soins, & ordre de m’attendre à cinq heures du matin à la porte du jardin, où je lui promis de me trouver. Le scélérat me remercia, me donna même quelques avis, & fut dans le moment trouver mon pere. Ce qui est véritable, c’est que Lafleur ne m’avoit pas dit un mot de vrai; que mon pere avoit été dans une impatience cruelle, & qu’il me cherchoit comme vous avez vu.

J’ai trouvé un grand nombre de domestiques coquins, méchants, ornés de toutes les qualités de leur état; mais je ne croyois pas que quelqu’un fût ainsi méchant sans intrigue ni profit. Il étoit Bas-Normand, & je ne suis point surpris de sa conduite. Arrivé chez mon pere, il lui dit qu’il ne savoit pas précisément le lieu de ma retraite, mais qu’on l’avoit assuré que j’étois avec une fille nommée Rozette, dont j’étois passionné, & qui me ruinoit; que je devois l’enlever, pour l’épouser en pays étranger. Pour confirmer son avis il montra le signalement de Rozette & le remit à mon pere. Mon pere se transporta aussi-tôt chez monsieur le Lieutenant de Police, à qui il fit part de ce qu’il venoit d’apprendre. Il s’emporta contre moi, & lui demanda un ordre pour me faire arrêter par-tout où je serois, ainsi que la fille qui me dérangeoit. Ce pere, qui m’aime tant, hors de lui-même alors, ne respiroit que punition & vengeance.

Son ardeur surprit le Magistrat; il avoit peine à concevoir qu’un homme d’un âge mûr, & grave par caractere, se laissât ainsi emporter. Il lui représenta que cette affaire feroit de l’éclat, & que cet éclat étoit le plus grand mal. Qu’il s’agissoit de taire cette aventure, qui, peut-être, peu considérable dans le fond, seroit tournée autrement par la calomnie. Enfin qu’il étoit d’avis qu’on fît ce qui étoit nécessaire pour me retrouver, & que l’on aviseroit aux moyens d’empêcher que la Demoiselle en question ne me vît plus par la suite. Cet avis étoit très-sensé: le Magistrat qui le donnoit est très-éclairé; il ne s’occupe que de son devoir & à rendre service à ses concitoyens, dont il est un des meilleurs.

Mon pere ne profita point de ses remarques. M. le Lieutenant de Police lui accorda ce qu’il demandoit, c’est-à-dire un ordre pour faire arrêter Rozette, & main-forte, en cas de résistance de ma part: un Exempt l’accompagna & monta en carrosse avec lui. Mon pere eut bien lieu de se repentir de sa démarche; un homme sage ne peut pas répondre qu’il ne perdra jamais la tête.

Minuit étoit sonné que le Fiacre n’étoit point de retour. Jugez de l’embarras dans lequel se trouvoit mon pere. Cependant mon domestique, sans que j’en fusse informé, vint trouver la femme de chambre de Rozette, & lui tint compagnie durant la nuit: le coquin ne prenoit-il pas bien son tems?

Avant le souper Rozette étoit devenue un peu triste; sans en pouvoir rendre raison, elle sentoit des sujets de chagrin. On a dans son cœur un pressentiment de son infortune. Je ne suis point superstitieux, cependant je crois qu’il y a quelque chose autour de nous qui nous avertit de l’avenir. Ceux qui ont les yeux perçants ne découvrent-ils pas le nuage qui précede le tonnerre? Je fis mon possible pour distraire Rozette, & j’y réussis. Insensiblement ses yeux se ranimerent, la joie rentra dans son imagination, & le plaisir dans son cœur. Nous préludâmes par ces amusemens folâtres qui n’effleurent que la superficie de la volupté, qui vous font sentir mille mouvemens délicieux, & qui à chacun d’eux vous avertissent que ce n’est pas là le lieu de se fixer. Ce monde n’est qu’un pélerinage, il faut faire durer ses provisions jusqu’au bout de la carriere.

Nous nous étions donné parole de nous conserver pour la nuit; mais sans y penser nous empruntâmes sur l’avenir. Ce fut alors qu’elle ne me refusa rien. Elle me conduisit de plaisirs en plaisirs, & sema de fleurs les avenues du palais, où, pour cette fois, je fus reçu avec tous les honneurs.

Ah! cher Marquis, dans quel abyme de volupté mon ame ne fut-elle pas plongée! Je ne sentois rien pour trop sentir; je mourois, je renaissois pour mourir encore; & Rozette, pleine de tendresse, aprochoit sa belle bouche pour recueillir mes derniers soupirs. Plus j’avois attendu, plus je goûtois la récompense de mon attente. L’Amour s’applaudissoit de notre union & se faisoit honneur de ce qu’alors nous n’avions qu’une ame.

Le repas que nous prîmes remit un peu les forces que nous avions perdues. Nous nous ménageâmes sur le vin de Champagne; & pour ne rien dérober à la sensualité, nous y suppléâmes par de petits verres de liqueur propres à raffermir contre la tension du repos.

Nous passâmes quelque-tems à la fenêtre, & nous y restâmes dans des attitudes de préparation à une nuit amusante.

Rozette feignant un désir ou un besoin de sommeil, s’approcha de la toilette, & de-là se retira dans son alcove. Victime de l’Amour, elle étoit ornée de bandelettes, & avoit eu soin de se purifier dans une onde parfumée.

Sur un autel simple par sa construction, & fait de bois de myrte, s’élevoient plusieurs larges coussins de soie & de coton: un voile de fin lin en couvroit la superficie, & un tapis de taffetas couleur de rose, piqué en lacs d’amour, & roulé sur une des extrêmités, attendoit qu’on voulût l’employer à couvrir quelque cérémonie. Une bougie à la main, je m’approchai de ce lieu respectable. Rozette elle-même s’étoit placée sur l’autel; ses mains étoient jointes sur sa tête, mais sans la presser; ses yeux fermés, sa bouche un peu ouverte comme pour demander quelqu’offrande. Une rougeur naturelle & fraîche couvroit ses joues: le zéphir avoit caressé tout son extérieur; une mousseline transparente couvroit la moitié de sa gorge, & l’autre moitié se montroit en négligé aux regards. D’un côté l’examen étoit permis, & de l’autre, sous l’air d’être défendu, il devenoit plus piquant. Ses bras paroissoient avec tout leur embonpoint & leur blancheur. Ses jambes croisées déroboient ce que j’aurois voulu envisager, mais fournissoient à l’imagination une belle prairie à s’égarer. Rozette dormoit en disposition de se réveiller aisément, & en position voluptueuse & de voluptueuse. Je m’arrêtai à contempler mon bonheur. Je m’avançai avec une tendresse respectueuse, & gardant un silence sacré, je posai mon offrande sur l’autel. Dieux! que la victime donnoit de courage au Sacrificateur.

Le Fiacre au numéro 71 étoit enfin arrivé. On ne lui donna pas le tems de conduire ses chevaux à l’écurie; on le saisit, on le met dans une chambre, on l’interroge, on lui fait questions sur questions. Il ne répondit rien, parce qu’il étoit effrayé; & que, comme il se trouvoit dans l’exercice actuel de sa profession, il étoit raisonnablement ivre. Mon pere fit venir du café, lui en fit prendre plusieurs tasses, & enfin il tira de lui que la veille il avoit mené un monsieur habillé de noir au fauxbourg S. Germain. Mon pere le fit monter dans son carrosse, avec l’Exempt & le Commissaire du quartier, & ordonna à une compagnie de Guet à cheval de les suivre. Les ordres du Magistrat de Police étoient qu’on obéît ponctuellement à mon pere; d’ailleurs la place de Président qu’il tient lui donnoit une certaine autorité. La compagnie arrive près de l’Académie de M. de Vandeuil[K], où le Fiacre avoit indiqué: mais il ne put jamais reconnoître la maison: après avoir cherché & examiné, il se fit conduire vers les Petites-Maisons; mais il ne fut pas plus heureux: ce ne fut qu’après bien des courses pareilles qu’il avoua qu’il ne se souvenoit plus de la rue; que cependant il en avoit quelque idée & que ce pouvoit bien être près de la Comédie. Il fallut bien y aller, & les plaintes & les mauvaises humeurs n’abrégerent point la route. Il reconnut la porte, c’étoit celle d’un Café connu par le nombre infini des inutiles de Paris qui s’y rencontrent. On frappe, refrappe; enfin descend un laquais qui, en se frottant les yeux, demande ce qu’on lui veut. On lui répond que de la part du Roi il faut qu’il dise où est monsieur Thémidore: il jure ses grands Dieux que jamais personne de ce nom n’est entré chez son maître. On monte, on fait la visite par toute la maison, & l’alarme couroit d’étage en étage. Point de Thémidore. Le Commissaire ayant apperçu près du grenier une petite porte basse & une lumiere qui passoit au travers des planches mal jointes, y frappa rudement & l’enfonça presque: vint à lui un grand fantôme pâle & sec, en habit de nuit, avec un bonnet affreux sur sa tête & une petite lampe à sa main. On entre, on visite, on ne trouve que quelques cahiers de musique, une épée sans garde, quelques nouvelles à la main, & la vie de monsieur de Turenne. L’habitant de cet antre aërien fut fort effrayé, & excita la commisération. Mon pere lui donna deux écus de six livres, en lui disant adieu, & lui demandant excuse de son importunité: c’est la premiere fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis. Le Commissaire, dont j’ai apris tout ceci, & le reste de l’aventure jusqu’à ma découverte, m’a assuré cette nuit-là avoir été témoin de visions qui n’étoient pas fantastiques, & dont on dresseroit de plaisans procès-verbaux à Cythere.

Enfin on trouva ce jeune homme, qui la surveille étoit vêtu de noir. C’étoit un Poëte[L], qui ce jour-là avoit été en cérémonie présenter à un Sous-Fermier une Épître en vers libres sur la mort de son singe, & qui tremble encore d’avoir vu sur son Parnasse des gens dont la profession est de faire la guerre aux Muses. Mon pere se fâcha sérieusement contre le Fiacre, lui soutint qu’il s’entendoit avec moi. L’autre juroit qu’il étoit innocent. Après bien des interrogations, le cocher leur dit à tous qu’il étoit bien conducteur du carrosse au numéro 71, mais que c’étoit pour la premiere fois qu’il en étoit chargé; que l’on s’étoit mal expliqué avec lui; qu’il connoissoit celui qui avoit mené le numéro 71 depuis six mois, mais qu’il demeuroit à la Villette & étoit malade des coups que lui avoit donné un Officier, qui eût mieux fait de les aller porter aux Pandours de la Reine d’Hongrie.

Il enseigna très-juste la demeure de son camarade, & on fut obligé de l’aller trouver. En vérité, ne se donnoit-on pas bien de la peine pour troubler un galant homme dans son bonheur? Le cocher du numéro 71 fut enfin découvert. On monte chez lui: il étoit assez mal. Plus d’une contusion à la tête & par tout le corps lui faisoient jetter des cris peu soulageans pour lui, & très-désagréables à la compagnie.

Cependant il répondit bien, & trop bien, à ce qu’on lui demandoit. Il avoit de bonnes raisons pour se souvenir de moi; il fit mon portrait d’après nature, sans oublier les deux soufflets dont j’avois apostrophé son insolence. Il indiqua le quartier de l’Estrapade & une maison blanche, dans une grande porte jaune. Nouvelle course. On arrive au lieu indiqué. Il n’y avoit personne dans les rues. Le Commissaire s’adresse à un Garde Française qui étoit en sentinelle, & lui demande s’il ne connoît point mademoiselle Rozette; le drôle étoit un résolu, qui, moitié en riant, moitié en goguenardant, en exigea le portrait: on le lui fit. Elle est vraiment très-jolie, dit-il; mais je vois bien que vous en voulez à ses charmes: votre serviteur, Messieurs. Je ne connois ni Roze ni Rozette. Ces Messieurs ont à juste titre la réputation d’être les protecteurs du sexe d’un certain genre, & s’intéressent fort à son honneur, s’ils ne contribuent pas à sa réputation.

De porte en porte on frappa à un hôtel garni: la plupart de ces endroits sont entretenus aux dépens de ce qui se passe dans leur enceinte. Le maître vint en tremblant ouvrir, & protesta sur son honneur que la seule personne qui demeuroit chez lui étoit une fille sans scandale, & que même elle passoit dans le voisinage pour une dévote. Le Commissaire monta indépendamment des attestations de sagesse de M. l’Hôte de la Providence. La porte de la chambre fut enfoncée dans le moment, ceux qui y étoient ayant tardé à l’ouvrir. On ne vit personne. On fut droit au lit; mais comme la fenêtre se trouva ouverte on se douta que quelqu’un avoit pu se sauver par-là. Cette idée se trouva confirmée par un bruit que l’on entendit dans les feuilles d’une treille qui étoit posée contre la muraille. On s’approcha, on vit un homme en bonnet de nuit & en chemise qui se débattoit pour se débarrasser du milieu d’une infinité de fagots sur lesquels il étoit tombé. L’Exempt, homme alerte, descend au jardin avec une lumiere, & ayant aperçu cette figure en un état très-immodeste, cria aux Archers de venir voir un buisson où il croissoit de plaisants fruits sauvages.

Cependant mon pere avoit considéré cette fille. Au signalement qu’on lui avoit donné de Rozette il ne l’avoit pas reconnue. L’une étant une beauté, & celle-ci un petit monstre au yeux chassieux, au teint jaunâtre & d’un blond hazardé.

La visite de la chambre fut bientôt expédiée. A l’ouverture d’une armoire on trouva une perruque large & mal peignée, une robe de chambre d’homme, percée par les coudes. En même-tems un Archer tira de dessous le chevet du lit un haut-de-chausses, duquel, en glissant sans y songer ses mains dans le gousset, il tira une longue discipline. Vous voyez bien, cher Marquis, que ce lieu étoit une école de l’Amour; que la belle blonde étoit écoliere: son Précepteur étoit un Maître de Pension du voisinage, nommé monsieur Damon, celui chez qui nous avons demeuré ensemble, & qui crioit perpétuellement contre les femmes, & qui nous étrilloit si souvent pour des bagatelles. Le pauvre Maître de Pension fut conduit en présence de l’assemblée. Je ne pus m’empêcher de rire lorsque le Commissaire me fit la peinture des contorsions que faisoit le nouvel Adam pour couvrir son honneur. Celui du plus honnête homme n’est pas fort considérable en pareille rencontre: il ne tient pas une grande place dans le monde. Presque dans l’état de pure nature, avec une chemise extrêmement courte, les menotes aux mains, il eût été très-satisfait de profiter des feuilles de figuier qui servirent à nos premiers Peres.

On n’abusa point de l’état où étoit ce Pédagogue, on lui restitua ses vêtemens, & mon pere lui fit une mercuriale très-sévere, suivant l’exigence du cas, & blâma fort l’Exempt, qui, par forme de correction fraternelle, avoit détaché plusieurs coups de discipline sur le postérieur du patient: peut-être lui rendoit-il ce qu’il en avoit reçu autrefois.

Cette scene finit en s’informant à la dévote si elle n’avoit point entendu parler de Rozette. Qui les dévotes ne connoissent-elles pas! Elle enseigna ce qu’on lui demandoit, & se voyant délivrée, par le plus affreux caractere, elle fit le récit de la conduite de Rozette & la peignit avec les plus noires couleurs. Il n’y a qu’une dévote capable d’une semblable noirceur. Elle fut assez hardie pour s’offrir d’y conduire mon pere; ce qu’elle fit. Je la tiens maintenant enfermée, la malheureuse: elle y demeurera long-tems, & ma vengeance se fera une satisfaction de ses pleurs. On renvoya le pédant; on lui dit de venir chercher sa discipline chez monsieur le Lieutenant de Police, s’il en étoit curieux. Elle restera long-tems au Greffe. Comme il n’y avoit rien là à gagner pour le Commissaire, il ne fit point de procès-verbal, & dirigea ses pas vers la maison désignée: il y arriva avec son cortege.

L’Aurore, montée sur son char de pourpre & d’azur, ouvroit dans l’Orient les portes du jour, & les oiseaux commençoient leurs concerts amoureux: il étoit quatre heures de matin. Les songes voltigeoient dans les alcoves, & Rozette entre mes bras goûtoit le repos dont les fatigues d’une nuit voluptueuse lui avoient mérité l’usage. Ne vous attendez pas, cher Marquis, que je vous fasse ici la description de cette nuit. Mille fois j’expirai de plaisir, mille fois je fus rappellé à la vie, & mille fois je mourus afin de revivre encore. Jamais je n’eus une ferveur plus sincere. Mon culte s’adressoit à toutes les parties de ma Divinité; tout en elle étoit le sujet d’un éloge & d’une offrande, tout en moi étoit pour elle un présent agréable & étoit récompensé par une faveur. Transportés, je crois, dans le royaume des enchantemens, nous changions mutuellement de sort: elle devenoit sacrificateur & moi victime; je goûtois presque la satisfaction d’être immolé, & hors le couteau sacré qui ne me perçoit par le flanc, il ne me manquoit rien de ce que doit éprouver une victime. Nos momens ne couloient plus, ils étoient fixés; & des années entieres ainsi consumées ne seroient pas un point dans la vie la plus courte. Combien de fois dans ces égaremens, qu’on ne peut que sentir, ai-je oublié que j’existois, ou ai-je désiré d’être anéanti dans ce que je sentois? Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, & étendu si loin nos désirs? Ou plutôt pourquoi ne se rencontrent-ils pas à raison égale?

Epuisés de fatigue, Rozette & moi, nous voulions nous avertir de terminer nos transports; mais ses levres étoient collées sur les miennes, & les organes de nos voix embarrassés l’un par l’autre, étoient occupés si délicieusement, qu’ils ne pouvoient former le moindre son pour nos oreilles. C’est dans cette position que nous avions attendu le sommeil & qu’il nous avoit couronnés de ses pavots. Enfin nous dormions, la volupté étoit entre Rozette & moi, & la vengeance veilloit pour nous faire sentir les horreurs d’un affreux réveil. Hélas! qu’alors un songe officieux envoyé par l’Amour tenoit mes sens dans une attente flatteuse! Quel bruit vint me tirer de cette aimable illusion!

Mon pere, le Commissaire, l’Exempt & quelques Cavaliers étoient entrés dans la maison & s’étoient informés si mademoiselle Rozette n’y étoit pas, & quelle étoit sa compagnie. Ils surent tout, & on fut sûr, par le portrait qui fut tracé de ma figure, que j’étois celui qui s’amusoit depuis deux jours avec la Nymphe de ce palais. On monte, on frappe à la porte; la femme de chambre vint porter l’alarme dans notre appartement, & effrayée des menaces qu’elle entendoit, elle ouvrit à des personnes qui entrerent avec un grand nombre de lumieres. Rozette fut saisie de peur; une femme seule en tel cas est hors d’elle-même; mais elle est bien autrement tremblante quand elle se trouve alors entre les bras de son amant. Je me levai, je saisis deux pistolets, dont je suis toujours muni quand je vais en parties: j’attendois en bonne contenance que quelqu’un se présentât. Pensois-je que mon pere dût se trouver ainsi à mon lever? Une sentinelle est placée dans l’antichambre, une autre à la porte de notre cabinet, & plusieurs gardoient l’escalier.

Le Commissaire se présente avec l’Exempt: n’avancez pas, Messieurs, leur criai-je. Ils virent mes armes & furent très-dociles. Mon pere entra. Que faites-vous ici, Monsieur, me dit-il d’un ton ferme? Il y a deux jours que vous me désespérez. Il s’avance vers moi, m’ôte les deux pistolets, & commande aux Archers de faire leur devoir. Les rideaux du lit furent tirés, & l’on aperçut la belle Rozette qui étoit tombée en défaillance. On la fit revenir avec peine. Son premier regard se tourna vers moi: elle imploroit un secours que j’étois hors d’état de lui procurer. Elle demanda tristement ce qu’on vouloit faire d’elle; mon pere lui répondit avec un air dur que sa destination étoit marquée sur un ordre qu’on lui fit voir. La douleur l’accabla, & un torrent de larmes inonda ses beaux yeux; ses charmes devinrent plus séduisans, & toucherent toute l’assemblée, qui n’étoit pas venue dans cette idée. Elle se jetta aux pieds de mon pere pour lui demander grace. Je l’imitai; mais cet homme inflexible détourna son visage & m’ordonna séchement de le suivre.

Le Commissaire s’empara de Rozette; elle m’appella d’une voix entrecoupée, je ne lui répondis que par un soupir. Un fils, quelque résolu qu’il soit, est bien foible vis-à-vis de son pere qui est dans son droit, & en présence d’une amante malheureuse. L’amour reste dans le silence et l’inaction: la nature nous fait sentir tout son pouvoir.

Déjà nous étions sur l’escalier, lorsqu’un Archer s’avisa de regarder dans le lit de la femme de chambre. Il y découvrit une figure humaine qui s’enfonçoit dans la ruelle & se couvroit avec les draps. On tire la couverture & on force le quidan à se montrer: il le fit. On lui demande son nom, sa qualité, qui il est. Nous rentrons. Quelle fut notre surprise lorsque nous reconnûmes le coquin de Lafleur. J’oubliai à sa vue tous mes chagrins, & j’allois le tuer dans ma fureur, si on ne m’eût arrêté le bras. Je racontai sincérement que c’étoit lui qui étoit cause de mon malheur; il fut saisi, lié, garotté, traîné en prison, de-là au château de Bicêtre, où il expiera amplement ses perfidies.

Rozette fut conduite à Sainte Pélagie, par l’Exempt & le Guet, qui eurent lieu d’être satisfaits de la générosité de mon pere. Le Commissaire monta avec nous dans le carrosse. On le remit chez lui.

Arrivé à la maison, je passai au travers de tous les domestiques, qui étoient inquiets de moi, & se réjouirent en me voyant. Il n’y en a pas un qui ne me soit attaché: mon principe fut toujours de traiter avec humanité des gens au-dessus desquels nous ne nous trouvons que par hazard. Accablé de chagrin & de lassitude je me retirai dans ma chambre, & m’étant jetté sur mon lit, je m’endormis dans les bras de l’inquiétude. Je ne rêvai que de Rozette. Une maîtresse heureuse enflamme, enchante un amant: une maîtresse infortunée lui devient plus chere & plus adorable. Vous saurez, cher Marquis, dans la seconde partie de ces Mémoires, ce qui arriva à Rozette: sa situation fut extrêmement dure; la description en a coûté des soupirs à mon cœur lorsqu’elle me l’a faite.

Après avoir sommeillé, ou plutôt après avoir été assoupi assez long-tems, je sortis de cet état, & songeai aux moyens de délivrer ma chere amie.

Deux heures étoient sonnées & le dîner servi: on vint m’en avertir; comme je tardois, l’ami nouvelliste monta à ma chambre, & après un compliment assez fade sur mon retour, il m’apprit avec une joie orgueilleuse qu’il avoit été le principal instrument de ma découverte. Apparemment qu’il ignoroit tout le chagrin que j’avois alors: mais il y a des gens qui ne peuvent pas s’empêcher de discourir; qui aiment mieux dire des riens que de ne rien dire, & qui parlent à tout hazard. Ils disent tout ce qu’ils pensent, & ne pensent jamais à ce qu’ils disent. Je le regardai avec des yeux de mépris. Il voulut m’engager à descendre; mais il le faisoit si pesamment & si mal, que m’ayant échauffé l’imagination, peu s’en fallut que je n’en vinsse à des extrêmités avec sa chevalerie. Il se retira promptement, & fit bien. Le sort me ménageoit une occasion de vengeance qui me devoit être plus douce & qui lui auroit été plus sensible, s’il en eût été informé. Ce Chevalier se nomme d’Orville: il est du pays du Maine, Gentilhomme d’une ancienne race. Il a servi long-tems, s’est retiré avec les honneurs militaires, & jouit d’un bien considérable. C’est un de ces honorables parasites, qui sont toujours bien hors de chez eux. Son métier est de débiter des nouvelles & de les dire autant de fois que vous le voulez. C’est une montre à répétition qui sonne aussi souvent que vous la poussez avec le pouce. Il n’a pas l’esprit de faire du bien, ni de malice pour faire du mal; c’est le Manceau le moins Manceau qui fut jamais. Il est marié depuis plusieurs années, & est un peu jaloux; personne ne connoît sa femme, parce qu’il ne l’a jamais présentée en compagnie, & qu’aucun de ses amis ne sait où il loge: son adresse est au Palais-Royal, sous l’arbre de Cracovie, ou sur le banc de Mantoue.

On m’avertit plusieurs fois de la part de mon pere de venir dîner, mais en vain; je fis toujours la sourde oreille sans l’avoir. On me servit dans ma chambre. Quoique triste, je pris quelque nourriture. Le besoin a une voix qui se fait puissamment entendre, & qui est aisément écoutée.

Cependant j’avois écrit une grande lettre à Rozette, dans laquelle je lui marquois en termes passionnés mon amour, & le désespoir où m’avoit plongé son infortune. Je l’encourageois à avoir bonne espérance, & l’assurois que je ne négligerois rien pour la tirer de l’injuste captivité où elle étoit cruellement retenue. Je finissois en la conjurant de m’aimer toujours, de ne point m’imputer ses chagrins, & la priant de recevoir dix louis que je lui envoyois pour subvenir à ses nécessités. Cette lettre étoit simple, mais touchante; on a le cœur tendre dans la douleur, & je me souviens que l’amour me dictoit des expressions qu’il n’eût pas désavouées lui-même.

La lettre étoit sur mon secrétaire; je ne découvrois aucun moyen pour la faire tenir à sa destination. Je n’osois me confier à personne depuis la perfidie de Lafleur. D’ailleurs, dans ces premiers momens, la moindre démarche est suspecte, & presque toujours hazardée. Je résolus de faire avertir le Président: il est, comme vous savez, cher Marquis, homme de plaisir; mais de bon conseil; capable de vous mettre dans des affaires galantes, mais en état de vous tirer des plus embarrassantes. Je lui écrivis de venir me trouver pour une affaire d’importance. Je chargeai un des cochers de la maison de ce message, dont il fut content & moi aussi.

M. le Président n’étoit point chez lui. Laverdure, son laquais affidé, instruit que la lettre venoit de ma part, soupçonna quelque chose, & en garçon intelligent il se transporta chez moi. Je fus ravi de son arrivée. Voilà de ces domestiques sans prix; heureux qui en rencontre de semblables! Je ne lui cachai rien, il apprit en un moment toute mon aventure; & sans faire le moraliste, il me plaignit, me blâma, & fit briller quelque espérance à mes yeux. Je lui parlai de la lettre que j’écrivois à Rozette, & lui avouai l’embarras où j’étois de la lui faire tenir. D’abord il n’y trouvoit aucune difficulté, croyant qu’elle étoit renfermée dans l’endroit où l’on met d’ordinaire les Pénitentes de ce genre, qui ne sont jamais repentantes. Mais lorsque je lui eus assuré que Rozette étoit à Sainte Pélagie, il fut déconcerté. Son découragement m’alarma; je demeurai dans cette situation accablante, où l’on ne fait que sentir stupidement son malheur. Laverdure fit plusieurs tours dans la chambre, & après une méditation profonde, il me dit qu’il tenteroit, qu’il ne garantissoit rien; mais qu’avant huit heures du soir il me rendroit une réponse très-positive. Je fus transporté d’alégresse. Je voulus lui remettre les dix louis qui étoient les seuls qui me restassent; mais il prit simplement la lettre, en me disant que l’argent m’étoit nécessaire, que je gardasse celui-là, qu’il avanceroit la somme. Il se contenta de recevoir quatre pistoles pour les frais de sa commission. Il partit: je demeurai entre la crainte & l’espérance.

N’êtes-vous pas étonné, cher Marquis, de mon attachement pour une maîtresse de quelques jours? Je l’aimois, je l’aime encore, & l’amour est extrême en tout. Quand elle m’eût été moins chere, ma vanité se seroit roidie contre ceux qui vouloient me l’enlever. N’étoit-ce pas un devoir de ma part de ne pas abandonner une fille, libertine à la vérité, mais charmante, & qui n’étoit dans la tristesse que pour s’être tournée sur tous les sens pour me procurer du plaisir?

Le bruit de mon aventure s’étoit répandu: elle servoit de conversation aux convives qui se trouverent ce jour-là chez mon pere. Chacun en dit son mot. Quelques douairieres ne m’épargnerent pas, surtout une certaine dame d’Origny, à qui j’avois autrefois conté mes raisons, & qui par scrupule avoit refusé de m’entendre. Les femmes sont plaisantes: elles sont choquées de ce que l’on obtient d’une autre femme ce qu’on leur a demandé à elle-mêmes, & qu’elles ont toujours refusé. Je me vengeai de tout par la suite, & d’une façon très-plaisante, comme vous verrez. Au sortir de table quelques amis vinrent me visiter; visites qui ne se font jamais que par curiosité, ou par méchanceté: on veut savoir l’histoire d’un homme, de sa bouche, ou bien jouir du spectacle de sa misere. Aussi je reçus assez impoliment tous les complimens. Mon pere étant aussi venu avec les autres, sortit fort à propos dans le tems que ma fureur contre lui alloit m’emporter au-delà des bornes du respect.

On me laissa seul. Dans le transport où j’étois je résolus de faire quelque coup d’éclat qui désespérât mon pere. Je ne m’embarrassois pas de mon honneur, si je pouvois lui faire de la peine. J’étois outré de ce que je n’avois pas le cœur méchant. Le sort m’offrit ce que je désirois, me sauva du hazard d’un coup d’éclat, & fut cause que j’eus un plaisir d’autant plus singulier, qu’il se trouva rempli à titre de vengeance. Voici le fait, cher Marquis, je serai plus long à le raconter que je n’ai été à l’expédier. C’est un in-promptu de cabinet.

Depuis quelque-tems j’étois à ma fenêtre, lorsque je vis un Fiacre s’arrêter à notre porte. Pour le coup, Marquis, celui-ci ne me porta pas malheur; au contraire, il m’apportoit une bonne fortune. Depuis que le numéro 71 a été cause de ma disgrace je n’apperçois point de semblable voiture sans en examiner la lettre & le numéro. Aussi me souviens-je de la marque de celui-ci à merveille. Il étoit au numéro 1er & à la lettre B. Si j’eusse pensé à examiner cette espece d’emblême j’aurois trouvé qu’elle me pronostiquoit mon aventure. La connoissance des Fiacres seroit une chose qui devroit être éclaircie par l’Académie des Sciences, & un bon traité sur cette matiere seroit aussi utile que celui qu’a fait Mathieu Lansberg sur celle des tems. La matiere au moins est aussi sujette à conjectures.

Le laquais qui étoit derriere le carrosse, après s’être informé au Suisse si mon pere y étoit, avoit donné le bras à une Dame vêtue de noir. A cet habillement je devinai sans peine que c’étoit une solliciteuse. La curiosité me prit de savoir qui elle étoit, ce qu’elle demandoit, & sur-tout si elle étoit jolie. Mon chagrin n’avoit pas entiérement fermé mon cœur à l’amour du plaisir. On l’avoit conduite dans la salle de compagnie, sur l’air de distinction qu’elle avoit. Là elle attendoit l’audience de mon pere. Je descendis par un escalier dérobé, en robe de taffetas, en bonnet de nuit & en pantoufles, & m’étant introduit doucement dans le cabinet qui a vue sur la salle, je considérai au travers de la porte vitrée les agrémens de la solliciteuse: elle en avoit. C’étoit une femme de 26 à 28 ans, ni grande ni petite, des yeux assez éveillés, de belles dents, un teint un peu brun, une gorge passable, un ensemble de physionomie capable d’animer. Sa jambe dans sa façon n’étoit pas indifférente: elle étoit dans le sopha étendue négligemment, & dans ces attitudes que l’on croit indifférentes, qui le sont rarement, & qui n’ont pas été inventées par la modestie. Elle se considéroit dans les glaces, & répétoit devant elles les graces avec lesquelles elle devoit se présenter devant mon pere.

Toute femme aime à plaire; mais toutes ne sont pas coquettes: celle-ci l’étoit. Jeune femme d’un vieil Officier, suivie de près: que de titres pour l’être! Une coquette cherche à charmer les autres: qui aime à charmer, n’est pas loin de se laisser surprendre; & essayez de vous rendre maître d’une telle Nymphe, brusquez l’affaire, je vous réponds de la victoire. Tout cela se suit. Logique de galanterie, direz-vous! Je la soutiens meilleure que celle de Nicole & de Crouzas.

Rien n’excite plus les passions que la vue d’une personne qui, ne se croyant pas examinée, fait devant un miroir l’exercice de la coquetterie. Mon tempérament est impétueux, son feu se trouva encore animé par le désir que j’avois de faire un coup d’éclat. Je fermai les yeux & me livrai à tout événement. Je sortis brusquement du cabinet; feignant d’être surpris de rencontrer quelqu’un, je demandai excuse à la Dame de ce que je paroissois ainsi en déshabillé devant elle. Elle me répondit poliment. Je m’informai qui elle étoit & pourquoi elle venoit: elle m’apprit qu’elle ne sollicitoit point pour elle, & que quoique née à Caen en France, elle n’avoit jamais eu de procès; mais qu’elle venoit pour une de ses sœurs, actuellement fort mal, dont la cause devoit être portée dans quelques jours à l’audience. Elle ajouta qu’elle n’avoit pas l’honneur d’être connue de moi; mais que son époux étoit tous les jours à la maison, & qu’il se nommoit le Chevalier d’Orville. Je la regardai fixement. Comment, Madame, repris-je, cet homme est votre époux? C’est mon ennemi mortel, il m’a joué un tour sanglant; sans doute que vous en étiez complice: puisque j’en trouve le moment, il faut que je me venge. Aussi-tôt je la saisis entre mes bras, je la serre, je la pousse sur le canapé. Elle veut crier. Criez, criez, lui dis-je... Oui, Madame, le plus haut que vous pourrez: faites éclat, c’est ce que je veux. Je lui mis le poignard dans le sein: elle perdit connoissance. Sans songer aux fenêtres & aux portes ouvertes, sans me soucier du bruit que faisoit le froissement de nos robes de taffetas, je combattis, j’attaquai, je triomphai. Je ne sais si, pour être plutôt libre, madame d’Orville n’aida pas à la victoire. Je me vengeois de son époux; peut-être vouloit elle aussi s’en venger: quelle est la femme qui n’ait pas sujet de mécontentement dans son ménage!

Semblable à un Pandour, j’arrive, j’attaque, je pille, je tire mon coup de pistolet, & je suis déjà décampé. En une minute tout fut expédié, & j’étois déjà à ma chambre que la solliciteuse n’avoit pas eu le tems de remarquer si j’étois encore auprès d’elle.

Personne ne survint, & madame d’Orville eut tout le tems de se remettre à sa toilette. De plus d’une heure mon pere ne sortit de son cabinet. Arrivé dans mon appartement, je me mis à rire comme un fou, & passai près d’une demi-heure à en méditer les circonstances. Je sais actuellement que penser de cette étourderie.

Mon pere arriva enfin. Il étoit depuis long-tems en conférence avec un Ecclésiastique nommé monsieur le Doux, son Confesseur ordinaire & mon Directeur honoraire. Il tire beaucoup d’argent de mon pere pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, & pour plus d’une part. Ce consolateur monta chez moi, & vint me débiter bénignement une morale assurément très-épurée.

Madame d’Orville se présenta devant mon pere, qui attribua un reste de trouble qui étoit dans ses yeux à la modestie d’une Dame, qui rougit nécessairement de demander quelque grace à un homme. Toute autre que madame d’Orville eût été aussi embarrassée; car jamais chûte n’a été plus précipitamment amenée. Si les Dames saisissoient ainsi le moment à propos, elles ne courroient pas risque de leur honneur. Ce qui les perd, est-ce ce qu’elles accordent? Non; c’est le tems qu’elles perdent à le faire attendre.

L’épouse du Chevalier exposa à mon pere le sujet de sa visite. Après une audience assez longue, il se trouva que mon pere n’étoit point Juge dans ce procès; mais qu’il étoit pendant à une des Enquêtes, dont j’ai l’honneur d’être membre, & que c’étoit moi que l’on devoit solliciter.

Mon pere me fit appeller. Je ne voulus pas descendre; ce ne fut qu’après un ordre précis que j’obéis. Je refusois d’autant plus, qu’on me disoit que c’étoit pour une Dame qui avoit un grand procès. Je crus d’abord que, hors d’elle-même, madame d’Orville avoit découvert à mon pere mon imprudence: mon feu étoit tombé & l’esprit de vengeance s’étoit un peu radouci. Où étoit donc alors, cher Marquis, la parfaite connoissance que j’ai du sexe? Une femme se vante-t-elle jamais de pareille aventure? Elle s’en aplaudit intérieurement; elle sait bien qu’on n’est malhonnête homme qu’avec une jolie personne; & elle ne peut vouloir du mal à qui lui a donné du plaisir. Dans le vrai, ne doit-on pas savoir gré à quelqu’un qui vous délivre du cérémonial? Lucrece se tua, mais après coup; & peut-être de désespoir de ce qu’elle craignoit ne pouvoir plus recommencer.

Je parus. Je saluai madame d’Orville avec respect, comme si je ne l’eusse pas connue, cognoveram. Elle ne se démonta point, & m’expliqua son affaire assez intelligiblement. Mon pere sortit. Madame d’Orville entra en fureur contre moi; elle se servit des termes les plus forts & les plus énergiques pour me reprocher ma hardiesse: elle pleura même. Façons, cher Marquis; je connoissois trop la marche du cœur du sexe pour être alarmé: une femme souvent n’est jamais plus près de sa chûte que lorsqu’elle fait plus d’efforts pour s’en défendre. Je lui laissai exhaler son courroux. Je pris la parole, & m’excusai sur ses charmes. Mon excuse posoit sur un bon fondement. Je lui promis un secret inviolable; & moi qui avois été regardé comme un tyran, je devins insensiblement un consolateur, dont on écoutoit tranquillement les avis. Quand on est sûr du secret on craint moins pour sa vertu. Je rétablis la paix dans l’ame de madame d’Orville; je la vis dans ses yeux: ce fut là où je fus convaincu qu’Annibal se seroit rendu maître de Rome s’il ne se fût pas amusé aux délices de Capoue. Elle se leva, je la reconduisis, & en sortant elle me serra la main d’une façon à me faire entendre qu’elle étoit moins fâchée, & qu’elle me pardonneroit mon audace, aux conditions que je ne serois pas assez imprudent pour m’exposer sur la bonne foi des fenêtres & des portes ouvertes. Je lui fis mille politesses & je l’assurai que je goûtois infiniment la bonté de sa cause.

Elle remonta en carrosse & moi dans mon appartement. J’y avois laissé monsieur le Doux. En mon absence il avoit fait la visite de ma bibliotheque; & en furetant il n’avoit pas oublié certains pots de confitures qui étoient sur une tablette écartée. Il m’en parla comme d’une chose indifférente à moi, qui étois un homme du monde, & qui seroit d’une grande utilité à un Directeur comme lui, qui assistoit un grand nombre de malades. Il n’eut point ce qu’il demandoit; car sur le chapitre des confitures & des douceurs j’ai l’ame la plus ecclésiastique qui fut jamais.

Il me gronda amicalement sur plusieurs livres, sur-tout à l’occasion des Romans. Je fis la controverse sur cet article: il ne brilla pas; il m’avoua que son fort n’étoit pas la dispute; qu’il étoit persuadé que les Romans étoient mauvais, mais qu’il n’en avoit jamais lu, & qu’ainsi il n’en pouvoit pas juger. Il me conseilla de brûler mes miniatures & mes estampes. Sur ce que je lui représentai que cet assemblage valoit plus de 200 louis, il me dit que la somme n’étoit pas assez considérable pour se damner pour elle. J’insistois sur la valeur des choses: hé bien, dit-il! vendez toutes ces infamies à quelques Conseillers Constitutionnaires; ces gens-là n’ont point d’ame à perdre. Je lui promis d’y penser, & le Janséniste me crut déjà dans la bonne voie.

De matiere en matiere nous parlâmes de mon aventure. Il n’est pas étonnant que le saint homme fût curieux. Je lui racontai tout, & l’intéressai si bien, que c’est lui qui a le plus contribué à la délivrance de Rozette, comme vous le verrez, & que c’est par son moyen que j’ai tout obtenu de mon pere.

N’ayez point mauvaise opinion de lui sur la conduite que vous lui remarquerez. M. le Doux n’est point un hypocrite; il est droit, bon Ecclésiastique, mais simple, aisé à tromper: il a toutes les minuties de son état, mais n’en a pas les intrigues secretes. S’il a fait quelque faute, j’en suis la cause. On n’est véritablement coupable que lorsqu’on l’est par le cœur.

Il étoit près de huit heures, M. le Doux étoit retourné chez lui, & m’avoit laissé le temps de revenir au sujet de mes inquiétudes. Je me promenois dans ma chambre à grands pas; je regardois par la fenêtre: Laverdure ne revenoit point. J’excusois son retardement sur la différence des horloges: j’étois dans une cruelle impatience. Entre subitement dans ma chambre une figure empaquetée dans une cape de camelot, qui, sans me parler, jette une lettre sur mon bureau, & se jette dans un canapé. Je lis l’adresse, je reconnus l’écriture de Rozette; sans différer je l’ouvre, je la dévore, & je suis enchanté. Je vais vous en donner une copie, après vous avoir mis au fait des moyens par lesquels elle étoit parvenue jusqu’à moi, comment s’y étoit pris mon commissionnaire, & quelle étoit la personne qui étoit entrée chez moi dans cet équipage. Cette intrigue est assez bien conduite, & Laverdure m’a avoué que c’étoit son chef-d’œuvre.

Fin de la premiere Partie.

May 30, 2018, 3:41 p.m. 0 Report Embed 0
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