Ce cochon de Morin. Par Guy de Maupassant Follow story

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Augusto Salvador


Ce cochon de Morin est une nouvelle de Guy de Maupassant, publiée en novembre 1882. Ce cochon de Morin est initialement publié dans la revue Gil Blas du 21 novembre 1882, sous le pseudonyme Maufrigneuse, puis dans le recueil Contes de la bécasse en 1883. La nouvelle est dédiée à M. Oudinot, peut-être Eugène Oudinot, un verrier1.


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I


Ça, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n’ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu’on le traitât de «cochon»?

Labarbe, aujourd’hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. «Comment, tu ne sais pas l’histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»

J’avouai que je ne savais pas l’histoire de Morin. Alors Labarbe se frotta les mains et commença son récit.

«Tu as connu Morin, n’est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin de mercerie sur le quai de la Rochelle?

12

—«Oui, parfaitement.

—«Eh bien, sache qu’en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d’esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu’on ose ou qu’on puisse y toucher. C’est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l’on s’en va, le cœur encore tout secoué, l’âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres.

Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la Rochelle par l’express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer d’Orléans, quand il s’arrêta net devant une jeune femme qui embrassait une vieille dame. Elle avait relevé 13sa voilette, et Morin, ravi, murmura: «Bigre, la belle personne!»

Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle d’attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit toujours.

Il y avait peu de voyageurs pour l’express. La locomotive siffla; le train partit. Ils étaient seuls.

Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans; elle était blonde, grande, d’allure hardie. Elle roula autour de ses jambes une couverture de voyage, et s’étendit sur les banquettes pour dormir.

Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets lui traversaient l’esprit. Il se disait: «On raconte tant d’aventures de chemin de fer. C’en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être d’être audacieux. N’est-ce pas Danton qui disait: «De l’audace, de l’audace, et toujours de l’audace.» Si ce n’est pas Danton, c’est Mirabeau. Enfin, qu’importe. Oui, mais je manque d’audace, voilà le hic. Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les 14âmes! Je parie qu’on passe tous les jours, sans s’en douter, à côté d’occasions magnifiques. Il lui suffirait d’un geste pourtant pour m’indiquer qu’elle ne demande pas mieux...»

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services qu’il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.

Mais ce qui lui manquait toujours, c’était le début, le prétexte. Et il attendait une circonstance heureuse, le cœur ravagé, l’esprit sens dessus dessous.

La nuit cependant s’écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l’horizon, sur le doux visage de la dormeuse.

Elle s’éveilla, s’assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d’un air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c’était pour lui ce sourire-là, c’était bien une invitation discrète, le signal rêvé qu’il attendait. Il voulait dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, 15êtes-vous jobard, d’être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir.

«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, grand sot.»

Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, quelque chose à dire enfin, n’importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d’une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s’avança, les mains tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il l’embrassa.

D’un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d’épouvante. Et elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu’elle allait se précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame... oh!... madame.»

Le train ralentit sa marche, s’arrêta. Deux employés se précipitèrent aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant: «Cet homme a 16voulu... a voulu... me... me...» Et elle s’évanouit.

On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.

Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa déclaration. L’autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d’une poursuite judiciaire pour outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public.

May 27, 2018, 6:21 p.m. 0 Report Embed 0
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