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OÙ SONT LES ENFANTS?

La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contre-bas tout autour d'une cour fermée.

Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée… Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une glycine centenaire…

La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches d'un côté, dix de l'autre.

Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il la peine que je le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune — argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus —, qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin.

Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait — lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort — un monde dont j'ai cessé d'être digne?…

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois — dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille — la présence des enfants, et leurs âges différents. Mais ces signes ne s'accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: «Où sont les enfants?»

C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel: «Les enfants! Où sont les enfants?»

Où? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé:

«Hou… enfants…»

Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et qui se taisait. Une mère moins myope eût-elle deviné, dans les révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques bourrasques d'octobre… Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant les yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d'un jeune garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et désespéré de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé… Ma soeur aux trop longs cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de flaques de bruyères… Mais je suivais silencieuse, et je glanais la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de comptes…

«Où sont les enfants?» Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue…

Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants?…» — «Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants?…» La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des garçons cachait le caleçon qu'il avait emporté aux étangs fiévreux, et la «petite», fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignée et de poivre moulu, liés d'herbes rubanées…

— Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!

Demain… Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux…

— Où sont les enfants?

Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse… Ah! je sens qu'elle souffre…»

Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants?…»

LE SAUVAGE

Quand il l'enleva, vers 1853, à sa famille, qui comptait seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique - - à ses amis, des peintres, des musiciens et des poètes, toute une jeunesse bohème d'artistes français et belges —, elle avait dix-huit ans. Une fille blonde, pas très jolie et charmante, à grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre les épingles — une jeune fille libre, habituée à vivre honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au- dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement: une jeune fille à taille plate et épaules rondes, petite et robuste.

Le Sauvage la vit, un jour qu'elle était venue, de Belgique en France, passer quelques semaines d'été chez sa nourrice paysanne, et qu'il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune fille désinvolte, qui l'avait regardé sans baisser les yeux et sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent pas à la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment où il s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait «Sido», pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de «sauvages», il fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que ce fils de gentilshommes verriers possédait des fermes, des bois, une belle maison à perron et jardin, de l'argent comptant… Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses «anglaises» blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans métier, qui vit à la charge de ses frères, n'a qu'à se taire, à accepter sa chance et à remercier Dieu.

Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui sentait le gaz, le pain chaud et le café; elle quitta le piano, le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles à coke, les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays forestiers entourait.

Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée, mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier. Deux bons chevaux, deux vaches, à l'écurie, se gorgeaient de fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les fromages dans les communs, mais les chambres à coucher, glacées, ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil.

L'argenterie, timbrée d'une chèvre debout sur ses sabots de derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide. Un âpre caquet de cuisinières agressives s'élevait et s'abaissait, selon que le maître approchait ou s'éloignait de la maison; des fées barbues projetaient dans un regard, sur la nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine, en l'absence du Sauvage qui chassait.

Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien, d'abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis, une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes- chasse poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le goût des inférieurs; son surnom ne visait que sa manière de chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-même des plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux, s'attardait aux auberges de carrefours où tout est noir autour d'une longue chandelle: les solives, les murs enfumés, le pain de seigle et le vin dans les gobelets de fer…

À bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique, Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace des larmes qu'elle niait. Il comprit confusément qu'elle s'ennuyait, qu'une certaine espèce de confort et de luxe, étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais quoi?…

Il partit un matin à cheval, trotta jusqu'au chef-lieu — quarante kilomètres —, battit la ville et revint la nuit d'après, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, deux objets étonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pût se trouver ravie: un petit mortier à piler les amandes et les pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l'Inde.

Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me reproche de découper en coussins et en sacs à main, le cachemire à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et mortier avec des mains sentimentales.

— Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés, ce Sauvage qui ne savait pas donner. Il me les a pourtant apportés à grand'peine, attachés sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu'un très grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de mortier ni de châle. C'étaient «des cadeaux», des objets rares et coûteux qu'il était allé chercher loin; c'était son premier geste désintéressé — hélas! et le dernier — pour divertir et consoler une jeune femme exilée et qui pleurait…

AMOUR

— Il n'y a rien pour le dîner, ce soir… Ce matin, Tricotet n'avait pas encore tué… Il devait tuer à midi. Je vais moi-même à la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t- on? Qu'allons-nous manger ce soir?

Ma mère est debout, découragée, devant la fenêtre. Elle porte sa «robe de maison» en satinette à pois, sa broche d'argent qui représente deux anges penchés sur un portrait d'enfant, ses lunettes au bout d'une chaîne et son lorgnon au bout d'un cordonnet de soie noire, accroché à toutes les clés de porte, rompu à toutes les poignées de tiroir et renoué vingt fois. Elle nous regarde, tour à tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de nous ne lui donnera un avis utile. Consulté, papa répondra:

— Des tomates crues avec beaucoup de poivre.

— Des choux rouges au vinaigre, eût dit Achille, l'aîné de mes frères, que sa thèse de doctorat retient à Paris.

— Un grand bol de chocolat! postulera Léo, le second.

Et je réclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent que j'ai quinze ans passés:

— Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et des noix avec du fromage!

Mais il paraît que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne «font pas un dîner»…

— Pourquoi, maman?

— Ne pose donc pas de questions stupides…

Elle est toute à son souci. Elle a déjà empoigné le panier fermé, en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau de jardin roussi par trois étés, à grands bords, à petit fond cravaté d'une ruche marron, et son tablier de jardinière, dont le bec busqué du sécateur a percé une poche. Des graines sèches de nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas, un bruit de pluie et de soie égratignée au creux de l'autre poche. Coquette pour elle, je lui crie:

— Maman! ôte ton tablier!

Elle tourne en marchant sa figure à bandeaux qui porte, chagrine, ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie.

— Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche.

— Laisse donc ta mère tranquille, gronde mon père dans sa barbe.
Où va-t-elle, au fait?

— Chez Léonore, pour le dîner.

— Tu ne vas pas avec elle?

— Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui.

Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange comme une friandise saine… N'importe. Aujourd'hui, je n'ai guère envie de suivre maman.

Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque. Avant de monter, il plie méticuleusement le journal le Temps, le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de son long paletot la Nature en robe d'azur. Son petit oeil cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la bibliothèque et ne reverra plus la lumière… Mais, bien dressés à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé…

— Tu n'as pas vu le Mercure de France?

— Non, papa.

— Ni la Revue Bleue?

— Non, papa.

Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire.

— Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison…

Il s'épanche en sombres et impersonnelles conjectures, émaillées de démonstratifs venimeux. Sa maison est devenue cette maison, où règne ce désordre, où ces enfants «de basse extraction» professent le mépris du papier imprimé, encouragés d'ailleurs par cette femme…

—… Au fait, où est cette femme?

— Mais, papa, elle est chez Léonore!

— Encore!

— Elle vient de partir…

Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher, agrippe, faute de mieux, l'Office de Publicité d'avant-hier, et monte à la bibliothèque. Sa main droite étreint fortement le barreau d'une béquille qui étaie l'aisselle droite de mon père. L'autre main se sert seulement d'une canne. J'écoute s'éloigner, ferme, égal, ce rythme de deux bâtons et d'un seul pied qui a bercé toute ma jeunesse. Mais voilà qu'un malaise neuf me trouble aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon père, et combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa couleur depuis peu… C'est donc possible qu'il ait bientôt soixante ans?…

Il fait frais et triste, sur le perron où j'attends le retour de ma mère. Son petit pas élégant sonne enfin dans la rue de la Roche et je m'étonne de me sentir si contente… Elle tourne le coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infâme-Patasson — le chien — la précède, et elle se hâte.

— Laisse-moi, chérie, si je ne donne pas l'épaule de mouton tout de suite à Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la semelle de bottes… Où est ton père?

Je la suis, vaguement choquée, pour la première fois qu'elle s'inquiète de papa. Puisqu'elle l'a quitté il y a une demi-heure et qu'il ne sort presque jamais… Elle le sait bien, où est mon père… Ce qui pressait davantage, c'était de me dire, par exemple: «Minet-Chéri, tu es pâlotte… Minet-Chéri, qu'est-ce que tu as?»

Sans répondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de jardin, d'un geste jeune qui découvre des cheveux gris et un visage au frais coloris, mais marqué ici et là de plis ineffaçables. C'est donc possible — mais oui, je suis la dernière née des quatre — c'est donc possible que ma mère ait bientôt cinquante-quatre ans?… Je n'y pense jamais. Je voudrais l'oublier.

Le voici, celui qu'elle réclamait. Le voici hérissé, la barbe en bataille. Il a guetté le claquement de la porte d'entrée, il est descendu de son aire…

— Te voilà? Tu y as mis le temps.

Elle se retourne, rapide comme une chatte:

— Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et revenir.

— Revenir d'où? de chez Léonore?

— Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour…

— Pour sa tête de crétin? et ses considérations sur la température?

— Tu m'ennuies! J'ai été aussi chercher de la feuille de cassis chez Cholet.

Le petit oeil cosaque jette un trait aigu:

— Ah! ah! chez Cholet!

Mon père rejette la tête en arrière, passe une main dans ses cheveux épais, presque blancs:

— Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqué seulement que ses cheveux tombent, à Cholet, et qu'on lui voit le caillou?

— Non, je n'ai pas remarqué.

— Tu n'as pas remarqué! mais non, tu n'as pas remarqué! Tu étais bien trop occupée à faire la belle pour les godelureaux du mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat!

— Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat!
Écoute, vraiment, je ne conçois pas comment tu oses… Je
t'affirme que je n'ai pas même tourné la tête du côté de chez
Mabilat! Et la preuve c'est que…

Ma mère croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset à goussets, ses jolies mains, fanées par l'âge et le grand air. Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulevée d'une indignation qui fait trembler son menton détendu, elle est plaisante, cette petite dame âgée, quand elle se défend, sans rire, contre un jaloux sexagénaire. Il ne rit pas non plus, lui, qui l'accuse à présent de «courir le guilledou». Mais je ris encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze ans, et que je n'ai pas encore deviné, sous un sourcil de vieillard, la férocité de l'amour, et sur des joues flétries de femme la rougeur de l'adolescence.

LA PETITE

Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le gravier sur les plates-bandes; une corde à sauter pend au bras de la pompe; les assiettes d'un ménage de poupée, grandes comme des marguerites, étoilent l'herbe; un long miaulement ennuyé annonce la fin du jour, l'éveil des chats, l'approche du dîner.

Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite — on dit aussi Minet-Chéri — a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après- midi entier de jeux. Ni l'oisiveté ni l'ennui n'ont ennobli ce trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée et enlaidie.

Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides; le soulier blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont goûté les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une vache: «Trente pistoles, bonté! Cochon qui s'en dédit!» Jeanne emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et par six bouches enfantines s'épancha la boue d'une ruelle pauvre. D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le miel du goûter… Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, asséner l'atout sur la table: «Et ratatout! Et t'as biché le cul de la bouteille; t'as pas marqué un point!»

Tout ce qui traîne dans les rues d'un village, elles l'ont crié, mimé avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant l'envahisseur.

À présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats s'étirent, bâillent, tâtent le gravier sans confiance: ainsi font-ils après l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, qui marchait à leur suite, s'arrête; elle ne s'en sent pas digne. Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, remonte la peau de son front, souffle «pouh!» de fatigue et s'essuie le nez d'un revers de main.

Un tablier d'école l'ensache du col aux genoux, et elle est coiffée en enfant de pauvre, de deux nattes cordées derrière les oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché? Il y a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui l'apparentent à Jeanne, à Sandrine, à Aline la couturière en journées, à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de «qu'est-ce-qu'on-sera».

— Moi, quante je serai grande…

Habiles à singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de sagesse résignée, une terreur villageoise de l'aventure et de l'étranger retiennent d'avance la petite horlogère, la fille de l'épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a déclaré:

— Moi, je serai cocotte!

«Mais ça, pense dédaigneusement Minet-Chéri, c'est de l'enfantillage…»

À court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton de mépris:

— Moi, je serai marin! Parce qu'elle rêve parfois d'être garçon et de porter culotte et béret bleus. La mer qu'ignore Minet- Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l'île d'or et les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, après, que pour servir de fond au blouson bleu, au béret à pompon.

— Moi, je serai marin, et dans mes voyages…

Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage? L'aventure?… Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là sont sans force et sans vertu. Ils n'évoquent que des pages imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète machinalement: «Quand je ferai le tour du monde…» comme elle dirait: «Quand j'irai gauler des châtaignes…»

Un point rouge s'allume dans la maison, derrière les vitres du salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant, était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme immobile. La main de l'enfant, traînante, perçoit dans l'herbe l'humidité du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau courante mêle les feuilles, la porte du fenil se met à battre le mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dégrisée, ses feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses chenilles d'araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du côté de Moutiers où le vent, sans obstacle, court en risées sur la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixés sur la lampe, qu'une brève éclipse vient de voiler: une main a passé devant la flamme, une main qu'un dé brillant coiffait. C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, à présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme l'est une enfant qui cesse, pour la première fois, d'être le gai petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel; un peu tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont le centre et le secret d'où naissent et se propagent en zones de moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins la lumière et la vibration essentielles, le salon tiède, sa flore de branches coupées et sa faune d'animaux paisibles; la maison sonore, sèche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le village… Au-delà, tout est danger, tout est solitude…

Le «marin», à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la maison en se détournant d'une lune jaune, énorme, qui monte. L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les émigrants?… Les yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse devant la lampe, Minet-Chéri goûte la contrition délicieuse d'être — pareille à la petite horlogère, à la fillette de la lingère et du boulanger — une enfant de son village, hostile au colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une main bien-aimée, coiffée d'un dé d'argent.

L'ENLÈVEMENT

— Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi.

Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à son souci.

— C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse?

— Dame, maman… Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve.

Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et disparut après un regard indigné, en murmurant:

— Neuf ans!… Et me répondre de cette façon quand je parle de choses graves!

Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc gris.

Quittant ma tanière enfantine — une ancienne logette de portier à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère — je dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures, épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je disais, à tout propos:

— Je monte à ma chambre… Céline a laissé les persiennes de ma chambre ouvertes…

Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée, illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner, glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée, jusqu'à l'arrivée de mon père… Enfin des romanichels, rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière.

— Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père.

— Oh! toi… Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après- déjeuner et ta partie de dominos… Tu ne songes même pas qu'à présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui est partie avec ce monsieur…

— Comment, partie?

— Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine.

Elle regardait mon père avec une suspicion tendre.

— Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même pas mon parent…

Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce langage, employé par les parents, où le vocable hermétique remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum» théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants.

— À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies, qui n'avait que seize ans, a été enlevée… Mais parfaitement! Et dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain… hum!… Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa famille. Il y a des… comment dirai-je? des effractions que… Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là.

«Il fallait bien en venir là!»

Imprudente parole… Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères. Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient d'exprimer l'épouvante. «L'Enlèvement!» Ma songerie, innocente, caressa le mot et l'image…

Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai- je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes gémissaient alentour… Deux bras, singulièrement experts à soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison maternelle sans tourner la tête… Telle je partais, pour le pays où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage… Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds ballants… Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces bras ravisseurs…

Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon cri perçant:

— Mamaan! viens vite! Je suis enlevée!

LE CURÉ SUR LE MUR

— À quoi penses-tu, Bel-Gazou?

— À rien, maman.

C'est bien répondu. Je ne répondais pas autrement quand j'avais son âge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans l'intimité, Bel-Gazou. D'où vient ce nom, et pourquoi mon père me le donna-t-il? Il est sans doute patois et provençal — beau gazouillis, beau langage — mais il ne déparerait pas le héros ou l'héroïne d'un conte persan…

«À rien, maman.» Il n'est pas mauvais que les enfants remettent de temps en temps, avec politesse, les parents à leur place. Tout temple est sacré. Comme je dois lui paraître indiscrète et lourde, à ma Bel-Gazou d'à présent! Ma question tombe comme un caillou et fêle le miroir magique qui reflète, entourée de ses fantômes favoris, une image d'enfant que je ne connaîtrai jamais. Je sais que pour son père, ma fille est une sorte de petit paladin femelle qui règne sur sa terre, brandit une lance de noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: «Elle est ravissante en ce moment», c'est que ce moment-là pose, sur un tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage d'homme…

Je sais que pour sa nurse fidèle, ma Bel-Gazou est tour à tour le centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possédé d'où il faut à chaque heure extirper le démon, une championne à la course, un vertigineux abîme de perversité, une dear little one, et un petit lapin… Mais qui me dira ce qu'est ma fille devant elle-même?

À son âge — pas tout à fait huit ans — j'étais curé sur un mur. Le mur, épais et haut, qui séparait le jardin de la basse-cour, et dont le faîte, large comme un trottoir, dallé à plat, me servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des mortels. Eh oui, curé sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable? J'étais curé sans obligation liturgique ni prêche, sans travestissement irrévérencieux, mais, à l'insu de tous curés. Curé comme vous êtes chauve, monsieur, ou vous, madame, arthritique.

Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d'y faire des ravages.

«C'est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse…» avait dit quelqu'un.

Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents: «Qu'est-ce que c'est, un presbytère?» J'avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d'un secret et d'un doute, je dormais avec le mot et je l'emportais sur mon mur. «Presbytère!» Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème: «Allez! vous êtes tous des presbytères!» criais-je à des bannis invisibles.

Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que «presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu'elle soit, ressemble passagèrement à l'idée que s'en font les grandes personnes…

— Maman! regarde le joli petit presbytère que j'ai trouvé!

— Le joli petit… quoi?

— Le joli petit presb…

Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre — «Je me demande si cette enfant a tout son bon sens…» — ce que je tenais tant à ignorer, et appeler «les choses par leur nom…»

— Un presbytère, voyons, c'est la maison du curé.

— La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère?

— Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez…
Naturellement, voyons…

J'essayai encore de réagir… Je luttai contre l'effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu'il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé «presbytère» …

— Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas? À quoi penses-tu?

— À rien, maman…

… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai «Presbytère», et je me fis curé sur le mur.

MA MÈRE ET LES LIVRES

La lampe, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour, éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, haillonneux. Quelques «traduits de l'anglais» — un franc vingt- cinq — rehaussaient de rouge le rayon du bas.

À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Évangiles brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d'ornithorynques.

Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau…

Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Élisée Reclus.
Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive…

Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant d'années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous m'avaient vue naître.

Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible. Les Misérables aussi, oui, les Misérables — malgré Gavroche; mais je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que le Collier de la Reine rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'étonnement désapprobateurs de mes parents n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires…

De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée; éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, l'éclair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux petits pieds de Gustave Doré; au bout de deux pages je retournais, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de la Belle, que dans les fraîches images de Walter Crane. Les gros caractères du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le réseau de tulle uni qui porte les médaillons espacés d'une dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où s'en vont, plus tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force tranquille employée à bannir et à s'écarter?…

Des livres, des livres, des livres… Ce n'est pas que je lusse beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs titres et le grain de leur cuir… Les plus hermétiques ne m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps que j'ai oublié l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent indélébilement un mot magique: Aphbicécladiggalhy- maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or paré, jamais déclos! Et ce Voyage d'Anarcharsis inviolé! Si l'Histoire du Consulat et de l'Empire échoua un jour sur les quais, je gage qu'une pancarte mentionne fièrement son «état de neuf»…

Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma mère, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse pas tous.

— Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est curieux de voir le temps qu'il faut à des enfants pour adopter des livres intéressants!

Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas, chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes yeux initiés flattaient la bigarrure cachée… J'y connus, bien avant l'âge de l'amour, que l'amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place.

— C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres, disait-elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont d'autres chats à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les livres, ils n'ont donc jamais ni enfants à élever, ni jardin à soigner? Minet-Chéri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez jamais, toi et tes frères, entendue rabâcher autour de l'amour comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais réclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre enfants!

Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint roman, grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantômes classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux maléfiques, mais cet au-delà ne s'agrippait pas, pour monter jusqu'à moi, à mes tresses pendantes, contenus qu'ils étaient par quelques mots conjurateurs…

— Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri? Comme c'est joli, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette page où le fantôme se promène à minuit, sous la lune, dans le cimetière? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumière de la lune passait au travers du fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur l'herbe… Ce doit être ravissant, un fantôme. Je voudrais bien en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas. Si je pouvais me faire fantôme après ma vie, je n'y manquerais pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi cette stupide histoire d'une morte qui se venge? Se venger, je vous demande un peu! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Les morts, va, c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes voisins morts!

Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre, me garda du délire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand j'affrontai tels livres dont le pouvoir éprouvé semblait infaillible — à raisonner quand je n'aurais dû être qu'une victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma mère, qu'une candeur particulière inclinait à nier le mal, ce pendant que sa curiosité le cherchait et le contemplait, pêle-mêle avec le bien, d'un oeil émerveillé?

— Celui-ci? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Chéri, me disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène, ce chapitre… Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions, tu comprends, les écrivains, depuis le temps. Tu aurais pu attendre un an ou deux, avant de le lire… Que veux-tu! débrouille-toi là-dedans, Minet-Chéri. Tu es assez intelligente pour garder pour toi ce que tu comprendras trop… Et peut-être n'y a-t-il pas de mauvais livres…

Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans son secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de l'auteur.

— Je ne vois pas d'utilité à ce que ces enfants lisent Zola!

Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raison de nous le permettre ou de nous le défendre, il mettait à l'index un Zola intégral, massif, accru périodiquement d'alluvions jaunes.

— Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola?

Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient leur perplexité:

— J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola…

— Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas «certains»?

Elle me donna La Faute de l'Abbé Mouret et le Docteur Pascal, et Germinal. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en défiance de moi, un coin de cette maison où les portes battaient, où les chats entraient la nuit, où la cave et le pot à beurre se vidaient mystérieusement — je voulus les autres. Je les eus. Si elle en garde, après, de la honte, une fille de quatorze ans n'a ni peine ni mérite à tromper des parents au coeur pur. Je m'en allai au jardin, avec mon premier livre dérobé. Une assez douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son cousin aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme sous Ohnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la joie de mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec un luxe brusque et cru de détails, une minutie anatomique, une complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, où je ne reconnus rien de ma tranquille compétence de jeune fille des champs. Je me sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de petite femelle… Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne, presque austère, des fermières parlant de leur taure vierge ou de leur fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon aide. Mais j'appelai surtout la voix conjuratrice:

— Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, Minet-Chéri, j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça paraît long… Les bêtes nous font honte, à nous autres femmes qui ne savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regretté ma peine: on dit que les enfants, portés comme soi si haut, et lents à descendre vers la lumière, sont toujours des enfants très chéris, parce qu'ils ont voulu se loger tout près du coeur de leur mère, et ne la quitter qu'à regret…

En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassemblés à la hâte, chantassent à mes oreilles: un bourdonnement argentin m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la chair écartelée, l'excrément, le sang souillé… Je réussis à lever la tête, et vis qu'un jardin bleuâtre, des murs couleur de fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune… Le gazon me reçut, étendue et molle comme un de ces petits lièvres que les braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine.

Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son azur, et je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux pieds de ma mère.

— Tu vas mieux, Minet-Chéri?

— Oui… je ne sais pas ce que j'ai eu…

Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux miens.

— Je le sais, moi… Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la tête, bien appliqué…

Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa:

— Laisse donc, laisse donc… Ce n'est pas si terrible, va, c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend s'oublie si vite, tu verras!… La preuve que toutes les femmes l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes — est-ce que ça le regardait, voyons, ce Zola? — qui en font des histoires…

PROPAGANDE

Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou, ministre éphémère, plus tard, qui évinça mon père du conseil général et d'une candidature à la députation; grâces soient rendues à Sa défunte Excellence!

Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que le mot «politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis il songea:

«Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de la physique et de la chimie élémentaire, je m'en irai brandissant la lanterne à projections et microscope, et distribuant dans les écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour réduit à la taille d'une abeille… Je ferai des conférences populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat, à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés dans leurs larmes!…»

Il le fit comme il le disait. La victoria défraîchie et la jument noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet- carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille macérée.

Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. L'effort d'écouter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant chargé de présenter au jongleur les oeufs de plâtre, le foulard de soie et les poignards à lame bleue.

Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides, saluaient la fin de la «causerie instructive». Un maire chaussé de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants attendaient le passage du «monsieur qui n'a qu'une jambe». L'air froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé, comme un mouchoir humide imbibé d'une forte odeur de labour fumant, d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes tournait l'ombre cornue de sa tête… Mais mon père, magnifique, ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout au moins, au conseil municipal. Au «débit de boisson» le plus proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore mes narines… Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la «gazeuse», tandis que sa fille…

— Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin chaud!

Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le pichet à bec, je savais commander: «Bord à bord!» et ajouter: «À la vôtre!», trinquer et lever le coude, et taper sur la table le fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon verre du côté du pichet: «Ça fait du bien par où ça passe!» Je connaissais les bonnes manières.

Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient soudain en mon père un homme pareil à eux — sauf la jambe coupée — et «bien causant, peut-être un peu timbré»… La pénible séance finissait en rires, en tapes sur l'épaule, en histoires énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger qui couchent dehors toute l'année… Je m'endormais, parfaitement ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle tartan rouge qui sentait l'iris et maman…

Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée d'avoine… Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette blessée au passage par le feu des lanternes?…

Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette goguenardise, hélas!…

La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne repartit plus.

— Tu as renoncé à tes conférences? demanda, quelque jours après, ma mère à mon père.

Il glissa vers moi un coup d'oeil mélancolique et flatteur, leva l'épaule:

— Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral…

PAPA ET Mme BRUNEAU

Neuf heures, l'été, un jardin que le soir agrandit, le repos avant le sommeil. Des pas pressés écrasent le gravier, entre la terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise près de terre sur un petit «banc de pied» meurtrissant, j'appuie ma tête, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mère, et je devine, les yeux fermés: «C'est le gros pas de Morin qui revient d'arroser les tomates… C'est le pas de Mélie qui va vider les épluchures… Un petit pas à talons: voilà Mme Bruneau qui vient causer avec maman…» Une jolie voix tombe de haut, sur moi:

— Minet-Chéri, si tu disais bonsoir gentiment à Mme Bruneau?

— Elle dort à moitié, laissez-la, cette petite…

— Minet-Chéri, si tu dors, il faut aller te coucher.

— Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil…

Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu'elle doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse mes cheveux, pince mon oreille:

— Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais sommeil.

Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme, sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à repasser, et la violette. Si je m'écarte un peu de cette fraîche robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l'éveille: il clapote, remué jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le vent superpose, à l'odeur du tabac blanc, l'odeur amère et froide des petites noix véreuses qui choient sur le gazon.

Le rayon de lune descend jusqu'à la terrasse dallée, y suscite une voix veloutée de baryton, celle de mon père. Elle chante Page, écuyer, capitaine. Elle chantera sans doute après:

Je pense à toi, je te vois, je t'adore À tout instant, à toute heure, en tous lieux…

À moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique triste:

Las de combattre, ainsi chantait un jour, Aux bords glacés du fatal Borysthène…

Mais, ce soir, elle est nuancée, et agile, et basse à faire frémir, pour regretter le temps

…Ou la belle reine oubliait Son front couronné pour son page, Qu'elle adorait!

— Le capitaine a vraiment une voix pour le théâtre, soupire
Mme Bruneau.

— S'il avait voulu… dit maman, orgueilleuse. Il est doué pour tout.

Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette d'homme debout sur la terrasse, une main, verte à force d'être blanche, qui étreint un barreau de la grille. La béquille et la canne dédaignées s'accotent au mur. Mon père se repose comme un héron, sur sa jambe unique, et chante.

— Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'écoute chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne… Vieillir près d'un mari comme mon pauvre mari… Me dire que je n'aurai pas connu l'amour…

— Madame Bruneau, interrompt la voix émouvante, vous savez que je maintiens ma proposition?

J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son piétinement sur le gravier:

— Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez fuir!

— Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet de tabac pour vous faire connaître l'amour, vous trouvez que c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lésinerie. Quand j'aurai augmenté mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles: quarante sous et un paquet de tabac…

J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite femme boulotte et molle, aux tempes déjà grises, j'entends le blâme indulgent de ma mère, qui nomme toujours mon père par notre nom de famille:

— Oh! Colette… Colette…

La voix de mon père lance encore vers la lune un couplet de romance; et je cesse peu à peu de l'entendre, et j'oublie, endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs de beau temps…

Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tête et s'élancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle n'échappe pas à son ennemi, à son idole.

Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule main sa cigarette, ou bastionné traîtreusement par le journal Le Temps, déployé, il est là. Qu'elle coure, tenant des deux mains sa jupe comme à la contredanse, qu'elle rase sans bruit les maisons, abritée sous son en-cas violet, il lui criera, engageant et léger:

— Quarante sous et un paquet de tabac!

Il y a des âmes capables de cacher longtemps leur blessure, et leur tremblante complaisance pour l'idée du péché. C'est ce que fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un jour, laissant là sa petite maison, emportant ses meubles et son mari dérisoire, elle déménagea et s'en fut habiter très loin de nous, tout là-haut, à Bel-Air.

MA MÈRE ET LES BÊTES

Une série de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus, c'est tout ce que relate ma mémoire, d'un bref passage à Paris quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sèche, de soif haletante, de fiévreuse fatigue, et de puces dans une chambre d'hôtel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais constamment la tête, vaguement opprimée par la hauteur des maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il nommait, je pense, tous les enfants, «merveille». Cinq années provinciales s'écoulent encore, et je ne pense guère à Paris.

Mais à seize ans, revenant en Puisaye après une quinzaine de théâtres, de musées, de magasins, je rapporte, parmi des souvenirs de coquetterie, de gourmandise, mêlé à des regrets, à des espoirs, à des mépris aussi fougueux, aussi candides et dégingandés que moi-même, l'étonnement, l'aversion mélancolique de ce que je nommais les maisons sans bêtes. Ces cubes sans jardins, ces logis sans fleurs où nul chat ne miaule derrière la porte de la salle à manger, où l'on n'écrase pas, devant la cheminée, un coin du chien traînant comme un tapis, ces appartements privés d'esprits familiers, où la main, en quête de cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours inanimés, je les quittai avec des sens affamés, le besoin véhément de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des plumes tièdes, l'émouvante humidité des fleurs…

Comme si je les découvrais ensemble, je saluai, inséparables, ma mère, le jardin et la ronde des bêtes. L'heure de mon retour était justement celle de l'arrosage, et je chéris encore cette sixième heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumière déclinante qui s'attachait, rose, à la page blanche d'un livre oublié, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches de la chatte dans une corbeille.

Nonoche aux trois couleurs avait enfanté l'avant-veille, Bijou, sa fille, la nuit d'après; quant à Musette, la havanaise, intarissable en bâtards…

— Va voir, Minet-Chéri, le nourrisson de Musette!

Je m'en fus à la cuisine où Musette nourrissait, en effet, un monstre à robe cendrée, encore presque aveugle, presque aussi gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau sur les tétines délicates, d'un rose de fraise dans le poil d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes onglées, un ventre soyeux qu'il eût déchiré, si… si sa mère n'eût taillé et cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais vu un chiot de dix jours ressembler autant à un gendarme.

Que de trésors éclos en mon absence! Je courus à la grande corbeille débordante de chats indistincts. Cette oreille orange était de Nonoche. Mais à qui ce panache de queue noire, angora? À la seule Bijou, sa fille, intolérante comme une jolie femme. Une longue patte sèche et fine, comme une patte de lapin noir, menaçait le ciel; un tout petit chat tavelé comme une genette et qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce désordre, semblait assassiné… Je démêlais, heureuse, ces nourrices et ces nourrissons bien léchés, qui fleuraient le foin et le fait frais, la fourrure soignée, et je découvrais que Bijou, en trois ans quatre fois mère, qui portait à ses mamelles un chapelet de nouveau-nés, suçait elle-même, avec un bruit maladroit de sa langue trop large et un ronron de feu de cheminée, le lait de la vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux.

L'oreille penchée, j'écoutais, celui-ci grave, celui-là argentin, le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat dont le sommeil profond arrête la meule. Je n'étais pas surprise de cette chaîne de chattes s'allaitant l'une à l'autre. À qui vit aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice nourrît un jeune chat, qu'une chatte choisît, pour dormir, le dessus de la cage où chantaient des serins verts confiants et qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques poils soyeux de la dormeuse.

Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui dédaignaient toute proie morte? C'est grâce à elles que je sais combien l'hirondelle apprivoisée passe, en sociabilité insolente, le chien le plus gâté. Les deux nôtres vivaient perchées sur l'épaule, sur la tête, nichées dans la corbeille à ouvrage, courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien interloqué, piaillant au nez du chat qui perdait contenance… Elles venaient à l'école au fond de ma poche, et retournaient à la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes grandit et s'affûta, elles disparurent à toute heure dans le haut du ciel printanier, mais un seul appel aigu: «Petî-î-î-tes»! les rabattait fendant le vent comme deux flèches, et elles atterrissaient dans mes cheveux, cramponnées de toutes leurs serres courbes, couleur d'acier noir.

Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison natale… Vous ne pensiez pas qu'un chat mangeât des fraises? Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille, choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomié, les plus mûres des «caprons blancs» et des «belles-de-juin». C'est le même qui respirait, poétique, absorbé, des violettes épanouies. On vous a conté que l'araignée de Pellisson fut mélomane? Ce n'est pas moi qui m'en ébahirai. Mais je verserai ma mince contribution au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l'araignée que ma mère avait — comme disait papa — dans son plafond, cette même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barré d'une croix historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première, et buvait jusqu'à satiété. Puis, elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son gréement de soie…

Couverte encore d'un manteau de voyage, je rêvais, lasse, enchantée, reconquise, au milieu de mon royaume.

— Où est ton araignée, maman?

Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, s'attristèrent:

— Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de l'araignée, ingrate fille?

Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais de plus pur:

— Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée, quand je ne dormais pas…

— Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal couchée?… L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au ventre, mais elle est guérie…

La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe dune branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés, surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des ventouses à la branche où je la reposai.

— Maman, elle a tout dévoré!

Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à la chenille, de la chenille à moi, perplexes:

— Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille…

— Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille…

— Je ne sais pas… Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux pourtant pas la tuer, cette bête…

Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de longues nuées roses — tout est sous mes doigts: révolte vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles d'hortensia — et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se ressemblaient:

— Il faut soigner cet enfant…Ne peut-on sauver cette femme? Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant pas tuer cette bête…

ÉPITAPHES

— Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque
Bonscop?

Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou, et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque Bonscop.

— Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il rempaillait les chaises. C'était un gros type… peuh… pas bien intéressant. Il buvait et il battait sa femme.

— Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton épitaphe?

— Parce que ça se met quand les gens sont mariés.

— Qui est-ce qui est encore mort depuis hier?

— Mme Egrémimy Pulitien.

— Qui c'était, Mme Egrélimu?…

— Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en noir. Elle portait des gants de fil…

Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles.

Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et totalement irréductible.

— À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il y a un service.

— Quel service?

— Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque.

— Le père ou le fils?

— Le père.

— À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école.

— Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien.

Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un gisant supposé.

»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»

Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière.

— C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville…
Je me rattraperai sur Mme Egrémimy.

Il consentit à me lire une esquisse:

_— «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix- huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite, ton mari cherche en vain l'oubli…» J'en suis là._

— Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans?

— Puisque je te le dis.

— Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce périclique?

Mon frère haussa les épaules.

— Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés et morts le même jour.

— Oh!… Ils étaient gentils?

— Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les couronnes de perles. Ah! ma vieille…

Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour simuler la chasuble, en chantant Dies irae. Mais il aimait les champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur.

— À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par terre et une chaise en tapisserie.

— Une chaise! Pour qui?

— Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.

Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui louait sa vie terrestre.

Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès… Dans le fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.

— Comme ça fait bien!

Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, regarda de tous ses yeux — un binocle, un face-à-main, des lunettes pour le lointain — et cria d'horreur, en violant du pied toutes les sépultures…

— Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est… je ne sais même pas ce que c'est!…

Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une mélancolie de poète:

— Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?

LA «FILLE DE MON PÈRE»

Quand j'eus quatorze, quinze ans — des bras longs, le dos plat, le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait obliques — ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux.

— Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?

— Eh… tu ressembles à la fille de mon père.

Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue traditionnelle:

— Tu sais qui est la fille de mon père?

— Mais c'est toi, naturellement!

— Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.

— Oh!… Tu n'es pas la fille de ton père?

Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle encourageait:

— Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu… qui sait combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. Ah! ce Gorille… Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh bien, les femmes se pendaient toutes à lui…

Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme de couleur» — quarteron, je crois — haut cravaté de blanc, l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre qui lui valut son surnom.

— Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement de m'avoir donné sa vilaine bouche.

Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je protestai:

— Oh! non. Tu es jolie, toi.

— Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette lippe… La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans. Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait vous. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains… Et je modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits doigts mous qui fondaient entre les miens… La fille de mon père débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui… tu vois comme ta mère est méchante… Une si belle nouvelle-née… Elle criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette inflammation digitale…» J'écoutais, épouvantée, ce mot «digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge est tellement fort chez les enfants… Cela passe généralement, plus tard… Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, Minet-Chéri?

C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un profond regard gris, divinateur, désabusé… Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, divinateur, désabusé… Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son scrupule, quittait généreusement le mien:

— Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père… J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, et tu lui ressembles, tu lui ressembles… Je crois qu'elle s'est mariée très jeune… Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus, parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient, imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des chats… Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi, Minet-Chéri…

La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat errant.

LA NOCE

Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme la vôtre, une domestique qui… une domestique que…»

Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt «montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son petit.

Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne Septmance se mariera-t-elle? Là est la question.

Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord d'une route.

La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours, parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières», menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par sauvagerie naturelle…

J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, court dans la rue, rit haut, sur un ton factice.

Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble- t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des chevaux, séchant sur les routes…

— Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a jamais su ce qu'était le patchouli…

Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma mère s'assombrit.

— Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon père.

Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance succédait à Marie Bardin?

— Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur… C'est bien gênant

«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée:

— Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix heures et…

Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me couvre d'un mépris extrêmement narquois:

— J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de domestiques.»

Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me tiennent chaud, mes souliers mordorés — trop courts, trop courts — et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les tempes pendant quarante-huit heures.

Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse d'une cavalière de treize ans?… Mme Follet conduit la charrette qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que j'aime le mieux…

D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes? Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée, resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit. Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne, que l'os dépouillé.

Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir. Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle, accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet, en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. On n'allumera les chandelles que pour le bal… Un bonheur en dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin sucré…

L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors, avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus que son saoul. Je crois bien que la bombance — la mienne — est finie…

— Viens nous promener, me dit Julie David.

C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite sur les joues comme une pomme frottée.

— Le fils Caillon m'a embrassée… J'ai entendu tout ce que le
jeune marié vient de dire à sa jeune mariée… Il lui a dit:
«Encore une scottish et on leur brûle la politesse…» Armandine
Follet a tout rendu devant le monde…

J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui file.

— C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie.

La chambre des jeunes mariés… Une armoire de poirier noir, énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements… Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine de bétail, de vapeur de sauces…

L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie des bêtes m'ont appris trop et trop peu… Et puis?… J'ai peur de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma compagne rit et bavarde…

— Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un chignon? À treize ans, vrai!… Moi, quand je me marierai, je ne me gênerai pas pour dire à maman… Mais où tu vas? où tu vas?

Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse d'asperges.

— Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?

Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille égarée:

— Je veux aller voir maman…

26. März 2018 16:46:11 0 Bericht Einbetten 1
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